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samedi 30 novembre 2013

Ils rêvaient de toucher les étoiles



Harold, employé au rayon charcuterie d’un supermarché londonien, harcelé par Carol, sa collègue du rayon fromages (voir l’extrait ci-dessous), serait parfaitement transparent aux yeux des autres s’il n’avait un passe-temps parfaitement singulier : faire une ou deux fois par semaine semblant de se suicider, le plus souvent par pendaison dans le hall d’entrée de son immeuble. Glups.
Bref, on n’a pas encore fini de lire les trois premières pages de « Harold », un premier roman allemand signé d’un pseudonyme, Einzlkind (on sait seulement que l’auteur a une quarantaine d’années et aurait suivi des études de philosophie) qu’on est pris, attrapé, fasciné par ce mélange d’absurde et d’ironie, de tendresse et de mélancolie, un cocktail étrange, déroutant, impossible à lâcher. Quant à Harold, c’est son emploi qui va le lâcher. Au chômage, l’une de ses voisines lui met entre les pattes pour une semaine Melvin, son fils de onze ans, mi-autiste, mi-génie, du piment dans l’existence sans sel du vieux célibataire.
Melvin, c’est le genre de gosse qui vous traîne aux courses hippiques, vous explique qu’il a une méthode infaillible pour gagner (et vous perdez tout votre argent), qui vous amène dans un pub et provoque deux grosses brutes (et vous partez en courant pour éviter la dérouillée). De quoi vivre l’enfer, de se débarrasser de ce poison au plus vite, mais le hic, c’est que Harold est incapable de refuser quoi que ce soit à qui que ce soit.
Dana Spiotta
Alors, quand Melvin propose d’emprunter la voiture de sa mère pour tenter de retrouver son géniteur qu’il ne connaît pas, Harold prend le volant pour un road-movie aussi savoureux qu’haletant (et fichtrement émouvant sur la fin) sur les routes d’Angleterre et d’Irlande. Si ça se trouve, ces deux-là, couple improbable, iront un jour en Autriche. Pourquoi ? Vous le saurez en lisant ce merveilleux roman jusqu’au bout.
On retrouve d’autres êtres malmenés par l’existence dans le « Stone Arabia » de Dana Spiotta. L’histoire d’un frère, Nik, et de sa sœur Denise, inséparables depuis l’enfance, et encore réunis dans la déchéance du premier. Nik, musicien de talent mais maudit, qui, depuis trente ans, se bâtit une autobiographie virtuelle, ce qu’il appelle ses « Chroniques », dans lesquelles il reconstruit, jour après jour, l’existence de rock star à laquelle il n’a jamais eu droit. Quand son chien meurt dans la vraie vie, son chien meurt également dans les Chroniques, sauf que, dans ces dernières, le chien a droit à de fabuleuses funérailles, les fans envoyant à la star des milliers de cartes de condoléances…
Denise, c’est un peu ce qu’il reste de stable dans la vie en miettes de Nik. Mais comment fait-elle, cette femme courage avec, en plus de Nik qui sombre dans la folie, une mère gagnée par la maladie d’Alzheimer ? En fait, elle n’est pas loin de craquer, entre déceptions et peurs.
Un roman délicatement composé, un peu à la manière d’une Joan Didion ou d’un Don DeLillo, terriblement triste, le constat amer sur les désillusions d’une génération, sur une Amérique rentrée dans le rang, et, plus généralement, sur les combats perdus de ceux qui rêvaient d’atteindre les étoiles.
LIRE « Harold », Einzlkind, éd. Actes sud, 240 p., 20 €.
« Stone Arabia », Dana Spiotta, éd. Actes sud, 288 p., 22,50 €.

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