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vendredi 24 août 2012

Yan Lianke : le coup de coeur d'Anne Vouaux


Immense talent que celui de l’auteur chinois Yan Lianke, qui se définit comme « le fils irrespectueux du réalisme », aussi virtuose à manier la dérision que l’émotion, jouant de sentiments contradictoires pour hypnotiser son lecteur, qui reste pantelant, entre horreur et délectation, à la lecture de « Les quatre livres ». Ces quatre livres, ce sont quatre regards pour dépeindre la survie d’intellectuels envoyés dans un centre de « novéducation » dans le Henan, sur les rives du Fleuve jaune, entre 1959 et 1961, à l’époque où Mao voulait se faire aussi gros que le bœuf et exploser la production mondiale d’acier. On sait ce qu’il advint : une famine entraînant 40 millions de morts. Ici, les hommes sont placés sous l’autorité d’un enfant qui ne sait qu’obéir aux ordres, sanctionner, récompenser, appeler à la délation. Caresser pour mieux casser, broyer les ego de ses prisonniers. Comme dans ses précédents écrits, dont le magistral « Les jours, les mois, les années », Yan Lianke puise dans un sujet spécifique – ici, la persécution des intellectuels chinois sous Mao - pour atteindre à l’universel.
Sorte d’évangile au ton apocalyptique, le premier livre agite le châtiment des hommes. Les deux autres, rédigés par l’écrivain du groupe de prisonniers, décrivent la vie quotidienne des intellectuels, horrible de privations, ponctuée d’espoirs et de compromissions. Le dernier, relecture du mythe de Sisyphe, nous dit comment, quand l’homme a trouvé un sens à sa peine, il peut supporter l’innommable. Car quand renaissent les sentiments, la vie retrouve un sens même à l’absurdité la plus complète.
« Je ne me considère pas comme un militant, je ne cherche pas le conflit, mais je veux préserver ma liberté d’écrivain dans la description de l’authenticité de la réalité. » Publié à Hong Kong, ce roman de Yan Lianke, auteur tantôt acclamé par la critique chinoise, tantôt décrié, ne sera sans doute jamais publié en Chine continentale. Grâce à ses mots, la violence et la cruauté touchent au sublime. C’est violent, cruel, captivant.
Anne Vouaux
LIRE « Les quatre livres », Yan Lianke, éd. Philippe Picquier, 411 p., 20,80 €.

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