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vendredi 26 octobre 2012

Claro, les mains dans l’acide


Insatiable jongleur de langue, Claro revient avec un roman, un étonnant « drogue, sexe et boulangerie », et deux traductions, non moins insensées.

Claro
Tout part d’un fait-divers réel, l’une des plus mystérieuses énigmes de l’après-guerre. A Pont-Saint-Esprit, le 16 août 1951, les gens se réveillent dans un drôle d’état, victimes d’effroyables hallucinations. Des morts, énormément de gens internés. Le coupable : quelque chose dans le pain vendu ce jour-là. On accusera une maladie du seigle, l’ergotisme. Puis on parlera de mercure. Et, récemment, de LSD, qui aurait été glissé là par la CIA…
Partant de ce réel et de ce probable, Claro se saisit d’Antoine, un mitron, victime aussi de ce « pain maudit », qu’on va retrouver à Paris en 1969 où, suite à un canular, il pénètre dans un sex-shop. Là, il rencontre Lucy, une ex-junkie américaine.
Le LSD est partout dans « Tous les diamants du ciel » (la référence au titre des Beatles, « Lucy in the sky with diamonds », est explicite). Mais, plutôt que d’écrire un roman « sur » la drogue, Claro nous convie à une expérience de lecteur (un « trip ») peu banal : son style lui-même se fait emporté, halluciné, saisissant, comme si nous étions plongés « dans » la drogue, promenés entre le vrai et le faux.
Claro, jongler avec la langue, il connaît, et avec quelle maestria. Quand ce n’est pas avec la sienne, c’est avec celle des auteurs américains les plus novateurs qu’inlassablement il nous fait découvrir. Ses dernières traductions en date sont signées Chuck Palahniuk et Viken Berberian.
Chez Palahniuk, la vedette de « Snuff », c'est Cassie Wright. Cette star du X sur le retour veut finir en beauté : un gang bang avec 600 mecs. Tout le roman se déroule dans le hangar où tous ces mâles numérotés au feutre indélébile font la queue (sic). Il y a 72, à peine sorti de l'adolescence, venu avec des fleurs et persuadé que Cassie est sa mère biologique. Et 600, un hardeur expérimenté, à l'origine de la venue de Cassie dans ce milieu. Et puis il y a Sheila, la régisseuse, celle qui supervise, qui a organisé, la seule autre femme parmi tous ces hommes. Bientôt, l'humour va laisser place à la profondeur des solitudes, des blessures de chacun. On oublie l’univers cru, « hot », on attend fébrilement que les masques tombent…
Chez Berberian, c’est un cycliste à l’article de la mort qui se raconte : son premier vélo à l’âge de 11 ans, son fatal accident d’entraînement non loin de chez lui, dans la montagne près de Beyrouth, son irrépressible goût pour les épices et les odeurs des plats du Moyen Orient, sa préparation de terroriste à l’attentat suicide. Au rythme d’une lente mais imparable remontée de peloton, le cycliste retrouve la vie, nourri de ses souvenirs gourmands et de la grandeur de sa mission : déposer son « bébé » - une bombe – à l’arrivée d’une course cycliste internationale. Mais dans cette course contre la montre, le combat entre l’orgueil et l’abnégation, puis le grain de sable, précipitent le cycliste là où il ne se voyait pas. « Le cycliste », à l’écriture acérée, balade le lecteur sur des terrains mouvants : la poésie de la gourmandise, l’inflexibilité du terroriste, l’émotion de l’homme, la cruauté du destin.
(avec Anne Vouaux)
LIRE « Tous les diamants du ciel », Claro, éditions Actes Sud, 256 p., 20 €.
« Snuff », Chuck Palahniuk, éd. Sonatine, 213 p. 16,50 €.
« Le cycliste », Viken Berberian, éd. du Diable Vauvert, 284 p., 20 €.

vendredi 19 octobre 2012

La honte



Il est des livres qu'on ne devrait pas à avoir à lire. Non pas que celui-ci n'ait aucune qualité littéraire, au contraire. C'est une enquête menée et relatée avec courage, sans détours, sans voyeurisme, sans parti pris, sans mise en scène. Nous sommes en Libye : Soraya, 15 ans, est repérée par Khadafi lors d’une visite dans son lycée. Elle est amenée au « harem » du dictateur où elle sera traitée pendant des années comme esclave sexuelle, quand elle n’est pas tabassée selon le bon plaisir de son « maître ».
Aujourd'hui encore, en Libye et dans trop d’autres pays, le sexe est une arme de guerre et de pouvoir. Pire : la Libye en reconstruction bannit tout ce pan de son Histoire. Les victimes, femmes mais aussi hommes, deviennent la honte de la famille. Pour nettoyer cet affront, il n'y aurait que la mort ! « Les proies » est un réel acte citoyen et doit éveiller les consciences, même chez nous. A lire de toute urgence.
LIRE « Les proies », Annick Cojean, éd. Grasset, 324 p., 19 €.

Le coup de coeur de Laurent Gentilhomme


Peut-on écrire un bon roman américain quand on est né à Albi ? Affirmatif, si l’on s’appelle Marc Durin-Valois, que l’on connaît très bien le pays de l’oncle Sam et que l’on possède en plus quelques connaissances sur le nucléaire militaire. Alors, qui est Claude Eatherly ? Le pilote du bombardier de reconnaissance météo, le Straight Flush, qui a assisté le largage de la bombe atomique sur Hiroshima au Japon, le 6 août 1945. Un Eatherly qu’une photographe texane débutante, Rose, retrouve en 1949 devant un tribunal pour des minables affaires d’escroquerie et d’alcoolisme. Une relation trouble, mystérieuse, ambiguë va se nouer entre Claude Eatherly et celle qu’il surnomme Tokyo Rose. « La dernière nuit de Claude Eatherly » devient un roman absolument magnifique quand Marc Durin-Valois rappelle l’utilisation du pilote déchu par les intellectuels européens  pour le transformer en martyr de l’atome.
LIRE « La dernière nuit de Claude Eatherly », Marc Durin-Valois, éd. Plon,  340 p., 21 €.

vendredi 12 octobre 2012

Frédéric Pajak, éblouissant de noirceur



« C’est sûr, je voulais le mieux, et mieux encore : un mieux meilleur que le mieux. Mais quoi ? Et où ? » Voilà bien le drame de Frédéric Pajak : jamais vraiment à sa place, et sans argent, et sans trop savoir quoi faire de sa vie, et côté estime de soi… Le drame, et la chance : les très nombreux obstacles qui se sont dressés devant lui l’ont rendu insubmersible et, surtout, l’ont amené à se doter de la meilleure arme pour survivre : la curiosité.
Et ça ne date pas d’hier : « Je suis enfant, dix ans peut-être. Je rêve d’un livre, mélange de mots et d’images. Des bouts d’aventure, des souvenirs ramassés, des sentences, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse. » Les années passent, il entrevoit le dessin comme porte d’évasion. Mais il claque la porte des Beaux-Arts, il s’y ennuie.
Les années passent, les petits boulots s’enchaînent, dès l’âge de quinze ans. Lui, le jeune homme aux « mains trop douces » se tue à charger et livrer des carcasses de viande, à vider le fond des citernes à mazout, à rénover une autoroute durant un été brûlant. Il songe de temps à autre à son Manifeste, « état d’âme d’un solitaire, revanche abstraite d’un chagrin d’amour, hurlement contre les idéologies, contre l’air du temps et l’air qui passe ». Il se cherche un avenir à Paris, en Algérie, aux Etats-Unis. Il tente de caser ses histoires, ses dessins : « Pas assez commercial », la réponse ne varie pas.
Puis si, on va reconnaître son talent. Des éditeurs suisses, les Presses Universitaires de France, Gallimard et, depuis quelques années, farouchement à ses côtés, les éditions Noir sur blanc, lui donnent carte blanche. Il anime la magnifique collection des « Cahiers dessinés ». Chacun de ses romans graphiques est une splendeur mélancolique. Et aujourd’hui, enfin, voici le premier volume de son Manifeste incertain. Des souvenirs éparpillés, quelques pages sur Samuel Beckett, un vagabondage autour des Esprits, deux jeunes fascistes à la fin des années 80, et, comme l’évocation d’un frère, la figure de Walter Benjamin, le philosophe « rêveur abîmé dans le paysage ». C’est limpide, éblouissant de noirceur, « radieux ou désenchanté ». Unique.
LIRE « Manifeste incertain, 1 », Frédéric Pajak, éditions Noir sur blanc, 191 p., 23 €.

Patrick Deville sublime Alexandre Yersin


Alexandre Yersin : né le 22 septembre 1863 à Aubonne dans le Canton de Vaud et mort le 28 février 1943 à Nha Trang, en Indochine française. Yersinia pestis : nom du bacille de la peste. Voilà en quoi la vie de ce personnage se résume aujourd'hui. Une sorte d'illustre inconnu qui fait partie des proches de Louis Pasteur, de la bande des pasteuriens, « la petite bande assemblée autour de la science en personne, la redingote noire et le nœud papillon. La petite bande qui s'en va pasteuriser le monde et le nettoyer de ses microbes. Beaucoup sont des orphelins ou des apatrides qui se choisissent un père et du coup une patrie. A côté de ça des casse-cou, des aventuriers, parce qu'il était aussi dangereux à l'époque de s'approcher des maladies infectieuses que de faire décoller un avion en bois. Une bande de solitaires. Les engueulades brutales et les amitiés indéfectibles. Le groupuscule activiste de la révolution microbienne."

Yersin a grandi auprès de sa mère, entouré de femmes... ce qui le rendra méfiant vis à vis d'elles. Pasteur sera auprès de lui une figure paternelle dont il saura s'éloigner sans pour autant s'en détacher. Car Yersin est une sorte d'instable. A la fin de sa vie il sera interrogé par deux scientifiques : « Alors il répond à leurs questions. Comment il a découvert le bacille et a vaincu la peste. Quitté la suisse pour l'Allemagne, l’Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l’ethnologie, celle-ci pour l'agriculture et l'arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sedangs. Les deux scientifiques l’interrogent sur ses lubies et ses inventions, l'horticulture et l'élevage, la mécanique et la physique, l’électricité et l'astronomie, l'aviation et la photographie. Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina. Comment il rejoignit à pied depuis Nha Trang le Mékong et Phnom Penh, pour finalement vivre cinquante ans dans ce village au bord de la mer de Chine. »
Et c'est là toute la force du nouveau roman de Patrick Deville. Plonger le lecteur dans une période où tout bouge à grande vitesse, où le monde bascule dans les horreurs de la guerre, où la France est à l'apogée de son empire colonial. Décrire ces mondes, des modes de vie, des cultures. Ne jamais prendre partie, ce n'est pas le rôle de l'auteur ici. Raconter, sans inventer. Patrick Deville réussit l'exploit de créer un livre exigeant, érudit, et pourtant limpide, et même entraînant, poétique. Mêlant les époques, il nous amène au cœur des évolutions de son personnage central si complexe, lui qui refuse de suivre une voie et une seule. Ses envies, son instinct, voilà son carburant.
Nous embarquons avec Yersin comme a embarqué tant de fois dans sa vie. Ce n'est pas un roman, c'est une promenade, une randonnée à travers le temps, les espaces, l'Histoire. Il faut se laisser glisser sur les mots, arpenter cette lecture comme un (beau) voyage.
LIRE « Peste & Choléra », Patrick Deville, éd. du Seuil, 220 p., 18,00 €.


jeudi 4 octobre 2012

Jeudi, les meilleures ventes



Romans

1. « Une place à prendre », J.K. Rowling, éditions Grasset, 24 €.
2. « Kaïken », Jean-Christophe Grangé, éditions Albin Michel, 23 €.
3. « Home », Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur, 17 €.
4. « Barbe bleue », Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 16 €.
5. « Un héros », Félicité Herzog, éditions Grasset, 18 €.
6. « La liste de mes envies », Grégoire Delacourt, éditions J.C. Lattès, 16 €.
7. « Les lisières », Olivier Adam, éditions Flammarion, 21 €.
8. « A découvert », Harlan Coben, éditions Fleuve noir, 19 €.
9. « Je vais passer pour un vieux con, et autres petites phrases qui en disent long », Philippe Delerm, éditions du Seuil, 14 €.
10. « Le sermon sur la chute de Rome », Jérôme Ferrari, éditions Actes Sud, 19 €.

Essais et documents

1. « Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux », Philippe Even, Bernard Debré, éditions Le Cherche Midi, 24 €.
2. « Les proies : dans le harem de Kadhafi », Annick Cojean, éditions Grasset, 19 €.
3. « Homo economicus : prophète (égaré) des temps nouveaux », Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 18 €.
4. « Sauve toi, la vie t’appelle », Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob, 23 €.
5. « Diam’s autobiographie », Mélanie Georgiades, Don Quichotte éditions, 20 €.
6. « Qui va payer la crise ? », François Lenglet, éditions Fayard, 12 €.
7. « L’âme du monde », Frédéric Lenoir, NiL éditions, 18 €.


Ventes de livres du 24 au 30 septembre 2012. Ce classementest une exclusivité LIVRES HEBDO /IPSOS.


mardi 2 octobre 2012

Alors, il est comment le J.K. Rowling ?


J.K. Rowling © Wall to Wall Media Ltd-A. Montgomery

Joanne K. Rowling, l’auteur des « Harry Potter » débarque en fanfare avec le lancement son premier roman pour adultes, best-seller annoncé. D'abord, il faudrait faire abstraction d’une stratégie navrante, mais désormais typique du lancement des best-sellers mondiaux. A savoir, en dire le moins possible pour qu’on en parle le plus possible. Ne pas permettre aux critiques, ni aux libraires de lire le roman avant sa parution. Ne pas donner d’interview (ou le strict minimum, deux pour la France - à TF1 et à l’hebdomadaire Elle -, deux entretiens où l’on aura très peu parlé, comme c’est étonnant, du livre). Taire les chiffres et laisser enfler les rumeurs : Grasset refuse de dire combien la maison d’édition a payé pour acquérir les droits pour la France, et quel est le tirage prévu (d’après le magazine Le Point, ces chiffres seraient respectivement de 3 millions d’euros et de 600.000 exemplaires). Toute cette fausse discrétion pour, évidemment, générer du buzz, de la curiosité, elle-même maîtresse du porte-monnaie : on ne sait (presque) rien du livre, mais on va l’acheter.
Et puis, il y a l’auteur. On est loin de la jeune inconnue qui en 1994-1995 vivait de l’aide sociale et qui imaginait dans les cafés d’Edimbourg les aventures d’un apprenti sorcier. Forcément, 500 millions d’exemplaires vendus à travers le monde des aventures de Harry Potter ont donné un impact extraordinaire à l’annonce du premier roman pour adultes écrit par Joanne K. Rowling.
Alors, après lecture des 680 pages de « Une place à prendre », il est comment ce dernier-né ? A question simple, réponse complexe. Il y a certes toujours quelque chose de réjouissant à découvrir des décors et des personnages terriblement british. Et là, nous sommes gâtés. Nous sommes à Pagford, une bourgade charmante où tout le monde se connaît à défaut de s’apprécier (une trop grande proximité nuit à l’harmonie, d’après J.K. Rowling) et qui va être toute chamboulée au décès, aussi subit qu’inattendu, de Barry Fairbrother, un quadragénaire ambitieux, et peut-être pas aussi généreux que son CV de bienfaiteur des pauvres voudrait nous le faire croire…
Les thèmes abordés sont universels : les inégalités sociales, les difficultés dans le couple, les préjugés, le poids du qu’en-dira-t-on, etc. Drogue, sexe et misère aussi. Surtout, on retrouve une J.K. Rowling préoccupée par le devenir des adolescents, malmenés par la bêtise, la lâcheté, les rancoeurs, les névroses de leurs parents. Andrew, Fats, Gaïa et Krystal, pour ne citer qu’eux, sont aussi vulnérables qu’attachants, chacun se débattant au sein d’un environnement familial infernal, et cherchant à se faire une place dans le monde des adultes quand les modèles qu’ils ont en face d’eux sont au mieux pathétiques, au pire tragiques. Grandir est un combat, vieillir est un naufrage.
Hélas, le trait est souvent très (trop) appuyé. Chaque personnage correspond à un stéréotype, sans espoir d’en sortir. L’auteur ne laisse aucun espace à son lecteur : tout est expliqué, détaillé, rabâché. Résultat : ça n’avance pas. Fairbrother s’écroule, mort, page 13. On l’enterre page… 213. Et les messages du « Fantôme_de_Barry_Fairbrother » postés sur le site du Conseil paroissial de Pagford font un bien pâle suspense. Verdict : ça se lit sans déplaisir. Sans crier au génie non plus.
LIRE « Une place à prendre », J.K. Rowling, éditions Grasset, 680 p., 24 €.

vendredi 28 septembre 2012

Une rencontre avec Toni Morrison


Ils ne sont pas nombreux les écrivains à déplacer autant les foules que Toni Morrison. On a encore pu le vérifier durant le festival America qui réunissait une cinquantaine d’auteurs d’Amérique du nord le week-end dernier à Paris. Auréolée de son prix Nobel de littérature, traduite en 50 langues, la grande dame des lettres américaines raconte inlassablement l’histoire de la communauté noire. A 82 ans, se déplaçant en chaise roulante, elle reste incroyablement accessible. Chaleureuse, simple, précise.
Toni Morrison (photo: Mathieu Bourgois)

Pouvez-vous nous expliquer le titre de votre nouveau roman, « Home » ?
Ce n’est pas moi qui l’ai choisi, c’est mon éditrice, mais j’en suis totalement satisfaite. Aux Etats-Unis, tout le monde, à part les Indiens, vient d’ailleurs, et tout le monde rêve avec nostalgie et envie de ce « Home », ce lieu imaginaire, de cette utopie, l’endroit où vous êtes en sécurité et où tout le monde est prêt à vous aider.
Contrairement à votre habitude, votre personnage principal dans « Home » est un homme. Pourquoi ?
D’abord, je voulais écrire sur un couple frère et sœur, une situation dont on ne parle presque jamais, ces couples où il n’y a pas d’arrière-plan sexuel. Ensuite, je voulais parler de la virilité, de ce que c’est que d’être un homme, ce mélange de beauté et de brutalité. Au début, pour Franck, mon personnage, être viril passe d’abord par la brutalité. Puis, petit à petit, il évolue pour découvrir qu’on peut être un homme digne, respecté dans la violence. A la fin, le frère et le sœur sont quasiment sur un pied d’égalité, lui moins viril, elle plus indépendante.
Malgré les humiliations, Franck est fier d’avoir été soldat.
Franck revient brisé par ce qu’il a vécu durant la guerre de Corée, mais, malgré tout il pense que l’armé a été une chance pour lui. Les noirs et les blancs étaient versés dans les mêmes bataillons, et ça, c’était déjà un succès à l’époque. Alors oui, ces soldats blacks étaient humiliés, insultés, déconsidérés, mais, malgré tout, ils étaient américains comme les autres, et ils vivaient cela avec fierté et honneur.
La musique est-elle toujours aussi importante dans votre travail ?
La musique, c’est notre voix. La voix des Noirs puisque les Noirs étaient réduits au silence. Et les musiciens sont toujours en avance, ils comprennent avant tout le monde les changements culturels. Les messages échangés furent d’abord empreints de religion avec le gospel, puis le blues amena une forme de liberté, avant que le jazz n’amène une couleur quasiment sexuelle. Après guerre, la musique, avec le scat, le be-bop, devient dissonante… un peu comme le monde, qui ne peut plus être normal après la bombe d’Hiroshima.
Quels sont les auteurs qui vous ont influencé ?
J’en citerais trois. William Faulkner, qui ressentait au plus profond de lui-même qui étaient les Noirs dans les années 40. James Baldwin, le premier à avoir du style, et plein de tendresse, dans ses essais politiques. Et Gabriel Garcia Marquez, qui m’a appris qu’on pouvait utiliser de la magie, des fantômes dans une narration sans avoir besoin de s’en excuser.
LIRE « Home », Toni Morrison, Christian Bourgois éd., 154 p., 17 €.

Le coup de coeur de Pierre Maenner



C’est un livre qui devrait finir dans un état lamentable, ne pas sortir des mains d’un seul lecteur sans en garder des traces. Un livre qu’il faudrait marquer à toutes les pages, tant il est plein de mots et d’idées et de formules et de situations magnifiques. Dans le rose et le noir, dans le tout et le rien, cet Egloff sait tout faire. Il sait faire rire, il sait faire pleurer, il sait vous balancer entre rires et pleurs, et vous faire enrager quand il ne raconte pas la fin. Il a avec lui un enfant qui voudrait tout savoir, et surtout ce que personne ne sait au fond : la mort. Pour les oiseaux, pour les renards, pour les gens, ça vient comment ? Et la noyade d’un chapeau, et la disparition d’un fusil à patate, et la perte d’un grain de sable, tout ce passé insupportable ? Le père dit ce qu’il peut et ce n’est pas facile. « Je veux pas que la vie ça dure deux minutes », dit l’enfant. On voudrait que ce livre dure une éternité.
LIRE « Libellules », Joël Egloff, éd. Buchet-Chastel, 192 p., 15 €.

vendredi 21 septembre 2012

Les lignes de vie de Marie-Hélène Lafon


On la lirait sur 500, sur 1000 pages, on ne se lasserait pas, mais Marie-Hélène Lafon a un défaut majeur : elle fait court. Heureusement, cet automne nous apporte deux livres de l’auteur, dont chaque page est davantage qu’un bonheur de lecture, plutôt une expérience sensorielle. Pour preuve, cet « Album », un abécédaire à la fois lyrique et délicat sur ce Cantal que la romancière ne cessera jamais de célébrer. Une déclaration d’amour répétée vingt-six fois, de « Arbres » (« Les arbres demeurent, ils ne désertent pas, ils ne peuvent pas le faire. Ils habitent. Ils ont vocation de patience. ») à « Vaches ». Au cœur de l’ouvrage, les deux fragments les plus importants : celui d’où remontent les « Odeurs » de sa région d’origine (voir l’extrait ci-dessous), puis, bien évidemment, à la lettre « P », « Pays », célébration bouleversante du Cantal, « maîtresse tenace, volcanique et très discrète », mais qui pourrait s’appliquer à n’importe quelle région pour ceux qui se sont exilés, arrachés de leurs racines : « J’en suis, martèle Marie-Hélène Lafon. De là-haut. J’en descends. Comme d’une lignée profonde. Lignée de vie, ligne de sens. Je n’en reviens pas de cette grâce insigne que c’est d’en être. »
Marie-Hélène Lafon vit aujourd’hui à Paris, où elle enseigne les lettres classiques. Avec « Les Pays », elle a choisi la forme du roman pour dire ce qu’a justement été cet arrachement à sa terre, aux siens, quand elle a décidé après le bac de quitter l’Auvergne pour s’inscrire à la Sorbonne. Un roman, certes, mais qui ne trompera personne : Claire, le personnage principal, doit être bien proche de l’étudiante timide mais opiniâtre que fut Marie-Hélène Lafon.
Très tôt, Claire sait que son monde, un monde qui s’est répété sur tant de générations, vit sa fin : les paysans ne s’en sortent plus. Cette génération est la dernière. Il faut s’en aller, changer radicalement de voie, quitte à se retrouver isolée, plongée en milieu au mieux indifférent, au pire hostile. Mais Claire est une battante : sur les bancs de l’école, déjà, elle s’acharnait à être la meilleure. Elle va continuer à l’université. La boursière qu’elle est, et qui travaille l’été dans une agence bancaire, n’a pas l’insouciance affichée par ses congénères. Elle mettra un an avant d’oser acheter un nouvel habit, presque une folie : un pantalon rouge. Elle se fait tout de même l’une ou l’autre amie, elle est invitée chez des parents dont la vie, la culture, les mœurs sont tellement à l’opposé de ce qu’elle a connu que ces visites, après la première gêne évacuée, en deviennent presque une fête.
Elle oublie peu à peu d’où elle vient. La distance s’installe. Elle rentre rarement au pays, et la famille vient encore plus rarement la voir. Mais alors que Claire traîne au musée du Jeu de Paume, place de la Concorde à Paris, elle voit passer par la fenêtre l’étape du jour du Tour de France. Et soudain tout revient : « L’enfance était là, ses étés ardents, le foin coupé, la touffeur des granges, et les maillots éblouissants de coureurs dont elle n’avait pas oublié le nom, Anquetil Merckx Poulidor Hinault. »
LIRE De Marie-Hélène Lafon aux éditions Buchet-Chastel, « Album » (110 p., 10 €) et « Les Pays » (208 p., 15 €).

samedi 15 septembre 2012

Le destin exceptionnel d'un homme normal

De prime abord, le livre est sans intérêt puisque, comme pour le Titanic, on en connaît par avance la fin : la défaite d’un camp, la victoire de l’autre. Et les médias ceux de l’image surtout, nous en ont livré chaque épisode, chaque anecdote, chaque froncement de sourcils. Et puis, le coup avait déjà été fait, en 2007, quand la voluptueuse et implacable Yasmina Reza n’avait pas lâché d’une semelle Nicolas Sarkozy durant sa quête victorieuse de l’Élysée pour écrire « L’aube le soir ou la nuit » ? A croire que le genre « journal de campagne » rédigé par un « véritable » écrivain, ça faisait chic. Plus crédible. Un genre compliqué, entre la nécessaire neutralité de l’observateur, et le danger de complaisance pour celui qui se glisse au cœur du dispositif.

Il faut croire qu’on en redemandait. Et, cette fois, c’est Laurent Binet qui s’y colle. Un choix a priori étonnant pour un jeune homme qui n’a que deux ouvrages à son actif, dont, certes, le très remarqué « HHhH » en 2012, Goncourt du Premier roman, mais, tout de même, bien moins expérimenté qu’une Yasmina Reza. A lui, donc, la lourde mission de mettre en scène l’éternel recommencement qu’est une élection présidentielle.
Ici, pour François Hollande, tout démarre lors des les primaires citoyennes. Le 20 juin 2011 : première rencontre entre le candidat à la candidature et l'auteur. Et bien sûr, la musique politique s’accommodant fort bien de ce genre de couac, rien ne se passe comme prévu : l'affaire DSK s'invite, et bouleverse la donne. Hollande devient le candidat des socialistes, bientôt le favori. Mais Sarko est une formidable «  machine à gagner ». Laurent Binet décrit, avec minutie, lucidité et beaucoup d’humour, l’ascension du futur président, en s’arrêtant évidemment beaucoup sur l’entourage, sur la cour qui se forme et s’agite autour de Hollande. On sourit souvent. On découvre un présidentiable à la fois au-dessus de la mêlée et bien installé les pieds sur terre, bosseur acharné, travailleur, diplomate. Un homme normal qui attend un destin exceptionnel.
LIRE « Rien ne se passe comme prévu », Laurent Binet, éd. Grasset, 307 p., 17 €.

On lit, mais on reste à distance

Philippe Djian
Chez Philippe Djian, la victime d’un viol, son personnage principal, est une executive woman. Avec Anne, rencontrée à l’hôpital un jour d’accouchement commun (la première a donné naissance, dans d’atroces douleurs, à Vincent ; le bébé de la seconde est mort-né), elles ont créé une florissante société de production audiovisuelle. Tout va bien, mais rien ne va. Avant même d’avoir été agressée, chez elle qui plus est, et par un inconnu cagoulé qui continue de la harceler téléphoniquement, le quotidien de notre working girl partait à vau-l’eau. Séparation avec le mari (Richard), hystérie avec la mère (Irène), incompréhension avec Vincent, ennui avec Robert (l’amant… le mari d’Anne). Heureusement, au milieu de ce marasme, surgit Patrick, le voisin, un cadre bancaire bien fade. En apparence, seulement…
Par l’écriture, la construction, la solitude qui englue les personnages, on pense beaucoup aux romanciers américains, à Michael Cunningham notamment. Aux toiles d’Edward Hopper, aussi. Malgré une thématique intéressante et d’actualité (la victime d’un viol est-elle en partie responsable de ce qui lui arrive ?), la mayonnaise ne prend pas. La faute en partie à un suspense factice, inutile.
LIRE « Oh… », Philippe Djian, éd. Gallimard, 240 p., 18,50 €.

Le sublime cauchemar de Christine Angot


Vous ouvrez un roman, vous le lisez, vous ne pouvez plus vous en défaire et, à la fin, quand vous le refermez, vous n’êtes plus tout à fait le (la) même. C’est cela la littérature. Une expérience, forte de préférence. Une circulation à grande vitesse, à haute tension, entre la raison, le cœur, les tripes, un truc à vous couper les jambes, ça doit être pour cela qu’on lit assis.
« Une semaine de vacances » de Christine Angot, c’est ça. De la littérature. Un engagement total d’un auteur au service de la vie, de la survie. Qui se sert d’un fil aussi ténu que solide pour tenir sa ligne, c’est son style. Qui se saisit de ce qui se trouve à portée de main (donc beaucoup d’elle-même) pour que nous soyons avec elle, absolument avec elle. Qui se rate, parfois. Qui se sublime aussi, comme ici, même si le sublime est un cauchemar. Et ce cauchemar s’appelle l’inceste, encore et encore, le thème clé du travail de la romancière.
Nous sommes en 1975 (nous le savons par les informations qui annoncent la mort de Franco). Un homme a loué une maison pour passer quelques jours avec une (très) jeune fille (sa propre fille ?). Cet homme semble respectable (il a une bonne situation, une femme, des enfants), érudit (il lit Le Monde chaque jour), bien élevé. En fait, il est tout le contraire. Il est pervers, grossier, manipulateur. Et ces mots ne disent rien de l’abjection de ses actes. Il aime utiliser, humilier, dégrader, usant de son charme damné pour transformer le corps d’une femme en pur objet (de plaisir). Cette adolescente qui n’a pas d’âge, mais qu’on devine avoir une quinzaine d’années, lui est totalement soumise (voir l’extrait ci-dessous), physiquement et mentalement. Elle l’admire, il la détruit. L’éternel enfer des bourreaux. On retient son souffle tant la description de ces jours, de ces heures, de ces minutes est méticuleuse, clinique, effrayante. Tout est mort, jusqu’à cet ultime espoir : s’en sortir par le langage.
LIRE « Une semaine de vacances », Christine Angot, éd. Flammarion, 138 p., 14 €.

jeudi 13 septembre 2012

Jeudi, les meilleures ventes



Romans

1. « Kaïken », Jean-Christophe Grangé, éditions Albin Michel, 23 €.
2. « Barbe bleue », Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 16 €.
3. « La liste de mes envies », Grégoire Delacourt, éditions J.C. Lattès, 16 €.
4. « Les lisières », Olivier Adam, éditions Flammarion, 21 €.
5. « Home », Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur, 17 €.
6. « A découvert », Harlan Coben, éditions Fleuve noir, 19 €.
7. « Le trône de fer, tome 14 : Les dragons de Meereen », George R.R. Martin, éditions Pygmalion, 20 €.
8. « Une semaine de vacances », Christine Angot, éditions Flammarion, 14 €.
9. « Oh… », Philippe Djian, éditions Gallimard, 18 €.

Essais et documents

1. « Entre deux feux », Anna Cabana, Anne Rosencher, éditions Grasset, 17 €.
2. « Homo economicus : prophète (égaré) des temps nouveaux », Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 18 €.
3. « Ta carrière est fi-nie ! », Zoé Shepard, éditions Albin Michel, 19 €.
4. « L’âme du monde », Frédéric Lenoir, NiL éditions, 18 €.
5. « La revanche des nuls en orthographe », Anne-Marie Gaignard, éditions Calmann-Lévy, 17 €.
6. « Rien ne se passe comme prévu », Laurent Binet, éditions Grasset, 17 €.
7. « La favorite », Laurent Greilsamer, éditions Fayard, 8 €.
8. « Le sel de la vie », Françoise Héritier, éditions Odile Jacob, 7 €.

SOURCE Ventes de livres en France du 3 au 9 septembre. Exclusivité Ipsos/Livres hebdo

lundi 10 septembre 2012

"Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature"

J'ai lu ce texte d'Annie Ernaux paru dans le journal "Le Monde" du 10 septembre et, comme plus d'une centaine d'autres écrivains, je partage pleinement son avis.

"J'ai lu le dernier pamphlet de Richard Millet, Langue fantôme suivi d'Eloge littéraire d'Anders Breivik (P.-G. de Roux, 120 p., 16 €) dans un mélange croissant de colère, de dégoût et d'effroi. Celui de lire sous la plume d'un écrivain, éditeur chez Gallimard, des propos qui exsudent le mépris de l'humanité et font l'apologie de la violence au prétexte d'examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les "actes" de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège. Des propos que je n'avais lus jusqu'ici qu'au passé, chez des écrivains des années 1930.
Je ne ferai pas silence sur cet écrit à la raison que réagir renforce la posture de martyr, d'écrivain maudit, qu'il s'est construite. Ou qu'il s'agirait là d'un délire, d'un "pétage de plombs" ne méritant pas une ligne. C'est dédouaner facilement la responsabilité d'un écrivain réputé pour savoir manier la langue à merveille.
Richard Millet est tout le contraire d'un fou. Chaque phrase, chaque mot est écrit en toute connaissance de cause et, j'ajouterai, des conséquences possibles. Traiter par le silence et le mépris un texte porteur de menaces pour la cohésion sociale, c'est prendre le risque de se mépriser soi-même plus tard. Parce qu'on s'est tu.
Je ne me laisserai pas non plus intimider par ceux qui brandissent sans arrêt, en un réflexe pavlovien, la liberté d'expression et le droit des écrivains à tout dire – on attend donc un "Eloge littéraire de Marc Dutroux" –, hurlant à la censure pour bâillonner celui ou celle qui, après avoir examiné de quoi il retourne dans cet opuscule, ose – quelle audace ! – s'interroger sur les responsabilités de son auteur au sein d'une maison d'édition.
Annie Ernaux (photo: C.Hélie/Gallimard)
Balayons d'abord la prétendue ironie du titre que, selon l'auteur, les lecteurs, bouchés à l'émeri, n'ont pas perçue. Et pour cause, elle n'y est pas et on en chercherait en vain une once dans la suite du texte. On soupçonne l'adjectif "littéraire" de n'être là que pour la douane – la loi –, comme la précaution liminaire, réitérée plus loin par deux fois, dans laquelle Richard Millet déclare ne pas approuver les actes d'Anders Breivik. Et pour se mettre solidement à couvert, il ne craint pas d'user d'un sophisme tellement aveuglant qu'il a ébloui ses défenseurs : 1. La perfection et le Mal ont toujours à voir avec la littérature ; 2. Anders Breivik, par son crime, a porté le Mal à sa perfection ; 3. Donc, je me pencherai sur "la dimension littéraire" de son crime. Inattaquable. Saluez l'artiste qui se flatte d'isoler et d'extraire d'un criminel de masse sa seule "dimension littéraire".
En réalité, il n'en est rien. C'est la littérature qui est ici au service d'Anders Breivik : en tant qu'elle est la pièce essentielle du développement de la thèse de Millet. Elle est enrôlée de force dans une logique d'exclusion et de guerre civile, dont la portée politique, à moins d'être aveugle, est flagrante.
Pour saisir la rhétorique perverse du dispositif mis en place par Richard Millet, on ne doit pas dissocier l'Eloge de Langue fantôme : Essai sur la paupérisation de la littérature. Il faut accepter de lire ce tableau ahurissant de la littérature contemporaine – française, européenne, américaine –, qui ne serait qu'insignifiance, indigence, niaiserie, "ordure romanesque". Cette "postlittérature" est le fruit, pêle-mêle, du multiculturalisme, de l'antiracisme, des droits de l'homme, de la "bien-pensance", qui font régner la terreur dans les sociétés démocratiques.
La vraie littérature, elle, est morte. Ce qui l'a tuée : "le repeuplement de l'Europe par des populations dont la culture est la plus étrangère à la nôtre", autrement dit, l'immigration non-européenne. Et, avec quelque précaution, tant le saut imposé à la raison du lecteur est énorme, l'auteur assène : "Le rapport entre la littérature et l'immigration peut sembler sans fondement ; il est en réalité central et donne lieu à un vertige identitaire." Par un autre coup de force, il fait de l'identité "l'enjeu de la littérature".
Ainsi l'immigré, qui est censé menacer "la pureté" – fantasmatique, elle n'a jamais existé – de la langue française, celui dont la mémoire est ancrée dans une autre culture, un autre héritage que le mien–- il vit dans les mêmes espaces, dans le même monde, mais cela Millet ne veut pas le savoir, ou l'accepter – donc ce non-Français de "souche", de "sang" serait en train de s'infiltrer dans mon imaginaire, mon écriture, de m'imposer sans que je le veuille des schèmes de pensée ? De me coloniser ? Je n'exagère pas, je feins seulement d'appliquer à moi-même ce que Richard Millet affirme, à savoir que les écrivains se trouvent "dans une situation néocoloniale inédite". Une déclaration incroyable dont la gravité devrait interpeller tous les écrivains.
Car ce qui est suggéré dans cet Eloge qui suit le tableau de ruines de Langue fantôme – dans une succession qui fait sens – est effrayant. Apparentant Breivik à un "écrivain par défaut", affirmant "la perfection formelle" de ses crimes et "la perfection de l'écriture au fusil d'assaut qui le mène au-delà du justifiable", Richard Millet se plaît à faire miroiter la supériorité performative du fusil sur la plume.
En l'occurrence, celle de Richard Millet s'est bel et bien mise au service du fusil d'assaut d'Anders Breivik, en attisant la haine à l'égard des populations d'origine étrangère, des musulmans vivant sur notre sol, en dressant des catégories de citoyens contre d'autres dans une trouble attente, voire espérance – du pire.
Oui, ce texte répugnant, comme le qualifie à juste titre Jean-Marie Le Clézio, est un acte politique à visée destructrice des valeurs qui fondent la démocratie française. C'est pourquoi, au lieu des questions effarouchées que lui posent les médias, il faut oser demander à Richard Millet : "Que voulez-vous ? La fermeture des frontières ? Le renvoi de tous ceux qui ne sont pas 'français de sang' ? Quel régime à la place de cette démocratie que vous haïssez ?"
J'écris depuis plus de quarante ans. Pas davantage aujourd'hui qu'hier je ne me sens menacée dans ma vie quotidienne, en grande banlieue parisienne, par l'existence des autres qui n'ont pas ma couleur de peau, ni dans l'usage de ma langue par ceux qui ne sont pas "français de sang", parlent avec un accent, lisent le Coran, mais qui vont dans les écoles où, tout comme moi autrefois, ils apprennent à lire et écrire le français. Et, par-dessus tout, jamais je n'accepterai qu'on lie mon travail d'écrivain à une identité raciale et nationale me définissant contre d'autres et je lutterai contre ceux qui voudraient imposer ce partage de l'humanité.
Une jeune romancière, qui n'est pas d'origine européenne, m'a écrit ces jours-ci à propos du livre de Millet et de la tiédeur des réactions du milieu littéraire : "Comme je me sens, moi et mes enfants, visée par ces attaques contre le multiculturalisme et le métissage, je me dis que si ces idées devaient prendre corps et réalité, nous serions bien seuls." Il est encore temps d'agir afin que n'advienne jamais cette réalité, et pour commencer, d'appeler un chat un chat et l'Eloge littéraire d'Anders Breivik un pamphlet fasciste qui déshonore la littérature."
Annie Ernaux, copyright Le Monde.

vendredi 7 septembre 2012

Sexe, vidéo et… mensonges d’État

Le nouveau roman de Max Genève aurait pu s’intituler « Sexe, mensonges et vidéo » mais le titre avait été pris par Steven Soderbergh qui, en 1989, avait été découvert avec son premier film qui racontait la duplicité des hommes, et s’interrogeait sur le pouvoir des images. Max Genève fait de même dans « Virtuoses » (voir l'extrait), installant son intrigue entre l’Allemagne, le Moyen-Orient et sept villes des Etats-Unis, les mêmes (Boston en plus) et dans le même ordre que celles qu’on trouvait dans « Mes vies américaines », son recueil de nouvelles paru en 2003. Il faut croire, Max Genève en convient, qu’il n’en avait pas fini avec l’Amérique et, ajoute-t-il, « je me demande si j’en fini aujourd’hui. »
"Virtuoses" se termine le 11 septembre 2001
« Virtuoses », ce serait un mélange de Philip Roth et de John Le Carré. Le questionnement sur le sens de l’existence (et l’ironie du sort) couplé à une intrigue de haute précision dans les (hautes et muettes) sphères de la raison d’État. Des voix multiples se croisent, se répondent, pour mettre en scène un monde qui retient son souffle : celui de l’avant-11 septembre 2001. Un cinéaste européen, Peter Waltman, débarque pour la première fois aux States pour y réaliser un documentaire sur la jeune et célèbre violoniste Frederika Murray (qui finira bientôt dans son lit). Pendant ce temps, Willy Westermann, qui fut son coéquipier sur de nombreux tournages, est assassiné en Bavière.
Le tueur était un pro. La police cherche le mobile… qui pourrait avoir son origine au Moyen-Orient : Peter et Willy auraient-ils « filmé des scènes compromettantes pour de hauts responsables occidentaux de leurs rencontres avec des dirigeants arabes plus ou moins fréquentables ? » Evidemment, les services secrets américains, et autres officines, ne sont pas loin, un ancien de la CIA semble tirer certaines ficelles, les commissaires Lisa Eckmann et Ludwig Straub font leur travail, trop bien sans doute, leur enquête embarrasse le gouvernement allemand.
De tout cela, Peter a évidemment de nombreux échos, les policiers allemands traversent d’ailleurs l’Atlantique pour l’interroger. Mais il a d’autres préoccupations : il découvre l’Amérique. Il pensait garder de la distance, il n’en pense pas moins de ces impérialistes, et pourtant, il oscille rapidement entre fascination, admiration et dérision. Max Genève en profite pour glisser quelques remarques acides : on peut ainsi être démocrate dans l’âme, mais toujours voter républicain, « non par esprit de contradiction, mais parce que confier les rênes des affaires politiques aux pires individus était une garantie contre la déception ou le découragement. »
Qui sont alors les « Virtuoses » de Max Genève, la promesse du titre de son roman ? La virtuose au violon, c’est Frederika, prête à mourir pour sauver son instrument, un amati, « vestige de l’histoire de la musique ». Virtuose, chacun des personnages qui essaye d’avancer sans (trop) se perdre. Virtuose, enfin, ce pays incroyable que sont les Etats-Unis, mosaïque d’une vitalité étonnante, toujours porté à trop en faire. Virtuose, enfin, Max Genève lui-même qui donne à son vrai-faux thriller des allures d’opéra géopolitique, dans la maîtrise, l’empathie, la générosité.
LIRE « Virtuoses », Max Genève, Serge Safran éditeur, 400 p., 19,50 €.

mardi 4 septembre 2012

Enorme surprise au Goncourt !

Le jury du prix Goncourt a publié ce mardi sa première sélection de 12 romans... dans laquelle ne se trouve pas "Les Lisières" d'Olivier Adam qui faisait pourtant figure de grandissime favori.
Philippe Claudel, nouveau juré Goncourt
Voici les ouvrages sélectionnés par ordre alphabétique d'auteurs:
- Vassilis Alexakis "L'enfant grec" (Stock)
- Gwenaëlle Aubry "Partages" (Mercure de )
- Thierry Beinstingel "Ils désertent" (Fayard)
- Serge Bramly "Orchidée fixe" (JC Lattes)
- Patrick Deville "Peste et choléra" (Seuil)
- Joël Dicker "La vérité sur l'affaire Harry Québert" (Fallois)
- Mathias Enard "Rue des voleurs" (Actes Sud)
- Jérôme Ferrari "Le sermon sur la chute de Rome" (Actes Sud)
- Gaspard-Marie Janvier "Quel Trésor!" (Fayard)
- Linda Lê "Lame de fond" (Bourgois)
- Tierno Monenembo "Le terroriste noir" (Seuil)
- Joy Sorman "Comme une bête" (Gallimard)
Les jurés du Goncourt se réuniront de nouveau le 2 octobre à Paris. Le 30 octobre, ils devraient annoncer leur ultime sélection depuis le Liban, dans le cadre du Salon du livre francophone de Beyrouth, si la situation dans le pays le permet.
L'Académie Goncourt accueille cette année l'écrivain et journaliste au Monde Pierre Assouline, 59 ans, ainsi que le romancier et réalisateur Philippe Claudel, 50 ans. Ils ont succédé respectivement à Françoise Mallet-Joris, démissionnaire, et à Jorge Semprun, décédé en 2011.
Présidée par Edmonde Charles-Roux, l'Académie compte dix "couverts" et se réunit chez Drouant, sélect restaurant parisien. Les jurés décernent chaque année plusieurs prix, dont le plus convoité d'entre eux, le Prix Goncourt, attribué en 2011 à Alexis Jenni.
(avec AFP)

lundi 3 septembre 2012

Une spirale infernale


Le lycée, Didrie y fait acte de présence. Point barre. A 13 ans (c’est pas jeune pour être au lycée ?), son truc, c’est sa bande de potes, une dizaine, et leur goût immodéré pour l’alcool. Ça les rend stone, avec ça ils peuvent affronter le monde. Le sexe aussi est important, enfin surtout pour les garçons. Didrie, elle, ça l'intéresse pas de devenir une « femme », mais elle est quand même amoureuse de Frankie, 17 ans. Trop bien de s’évader avec lui sur sa moto. Hélas, défoncée la plupart du temps, on s’échappe de la réalité : quand avec Frankie ils s'amusent et que ce dernier lui laisse des bleus car Didrie n'a que la peau sur les os, elle dit que c'est son père qui l'a violée.
D’une écriture hypnotique, Jean-Marie Gourio nous entraîne dans une effarante spirale infernale. Il tient la chronique des peurs, des angoisses, des espoirs, des rêves, des contradictions de sa « sex toy ». On ne respire pas. Une expérience.

LIRE « Sex Toy », Jean-Marie Gourio, éd. Julliard, 209 p., 18 €.

Le coup de coeur de Jacques Bertho

Les Bolcheviques contre les « poux de l’ancien régime »

C’est l’histoire d’une longue agonie planifiée, d’une vaste entreprise d’Etat d’élimination : l’éradication par les Bolcheviques des « traîtres » tsaristes mais aussi de leurs familles. Enfants inclus…
Irina Golovkina (1904-1989)
On sait que les Rouges, en se libérant du poids du tsarisme pour instaurer la « dictature du prolétariat », vont produire un régime funeste au rythme de déferlements de terreur, d’assassinats, de procès truqués, de déportations, d’exécutions. Qui vont viser au fil des décennies et des campagnes de purges, des religieux, des scientifiques, des écrivains, des paysans, des Juifs... Mais d’abord les membres de l’intelligentsia tsariste, parfois condamnable, déphasée mais brillante.
« Les Vaincus » est un roman-fleuve qui raconte justement l’itinéraire-témoignage (aucun fait inventé, a assuré l’auteure) d’un cercle familial de nobles parmi tous les « poux de l’ancien régime » persécutés qui composaient cette intelligentsia  très patriote qui va être broyée. Des victimes qui vont subir mille brimades et ségrégations.
Un nom, le passé d’un parent, suffisent à se voir interdit d’emploi (puis accusé de ne pas travailler), interdit d’études, poursuivi, éliminé. Partout, des  « camarades conscients » (jolie formule pour désigner les délateurs) épient les « contre-révolutionnaires », jusqu’au sein des éprouvants appartements communautaires. Alimentés en informations… et mensonges, les gestapistes rouges de la Guépéou tissent une menace permanente, un « règne des ténèbres », « une épouvante froide et sinistre » : accusations, arrestations, folies staliniennes meurtrières, exils vers la misère absolue et la mort glacée sibérienne…
Irina Golovkina (1904-1989), excellente narratrice, fait remarquablement vivre et se débattre une foule de personnages dans ce livre rédigé dans les années 60. Evitant d’idéaliser les victimes dont elle raconte le quotidien souvent tragique, elle nous plonge dans leurs drames poignants, leurs tentatives de résister à la tourmente, de sauver leurs enfants, d’aimer, au fil d’un roman prenant, plein de souffle et d’émotion, aux accents d’épopée forte.

LIRE « Les Vaincus », Irina Golovkina, éd. des Syrtes, 1094 p., 45 €.

Là-haut, chaque jour est une victoire

Après « Elles vivaient d’espoir », Claudie Hunzinger revient avec le magnifique « La Survivance », hommage à son compagnon, aux livres, à la nature.


Sils et Jenny ont tenu une librairie. « Pendant quinze ans, le lieu avait répandu de la lumière, du rêve, de la fantaisie. » Ils auraient pu y passer le reste de leur vie. Hélas, le couple va être expulsé… et choisit de s’installer à la Survivance, une ferme en ruines qui leur appartient « parce que impossible à vendre ». C’est en effet « une chose déglinguée, une ancienne métairie au flanc d’une croupe sauvage, à plus de 900 mètres au-dessus de Kaysersberg ». Ils y avaient vécu en 1973, quelques mois seulement. Ils avaient vingt ans. Sils cherchait alors « le sens de sa position dans le monde. De sa putain de vie dans ce putain de monde pas prévisible, pas contrôlable, pas reconnaissable. » Jenny avait découvert là-haut « une chose bizarre et merveilleuse : toutes les journées étaient différentes et toutes les mêmes. »
Mais Sils et Jenny n’ont plus vingt ans. Ils ont traversé les années avec les livres, leur unique arme. Mais là-haut, comment vont-ils s’en sortir ? Ils débarquent à la Survivance avec leurs cartons de bouquins, leur ânesse Avanie et leur chienne Betty. Il faut se débrouiller avec les moyens du bord : la masure prend l’eau. Il faut apprivoiser la montagne : on pense y être seuls, mais les poules qu’on vient d’acheter disparaissent. Il y a beaucoup de monde sur ces terres, et notamment des cerfs, dont Jenny fait rapidement son miel quotidien (en plus de son potager).
« A la guerre comme à la guerre » devient la devise de Jenny : « si nous voulions nous en sortir, il fallait sortir de nous. Plonger direct dans les sensations, dans la peur, dans la joie, être aux aguets, se transformer en une boule de présence au monde prête à jaillir. Il y a quelque chose d’excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d’écran entre elle et nous. On devient la vie. » Chaque jour est une victoire. On a renoncé à quelque chose de la vie d’avant, on a triomphé d’éléments défavorables, on s’est pris une nouvelle baffe. Le vent, la pluie, le vent, le gel, c’est un combat, magnifique.
« La Survivance », le livre, raconte justement, à sa manière (la fiction), le combat qu’a mené le couple Hunzinger, Claudie et Francis, pour apprivoiser Bambois, leur ferme au-dessus de Lapoutroie (voir le portrait de Bambois paru dans notre série « Lieux d’écrivains » le 17 août dernier). Claudie Hunzinger installe sa propre aventure dans un futur proche, un futur où, par exemple, le musée Unterlinden vient de brûler, entraînant dans le désastre le Retable d’Issenheim de Grünewald. Elle en profite pour rendre un triple hommage : au compagnon de sa vie (« Face à la vie, il était l’insurgé, moi, l’enchantée.), aux livres, à la vie sous toutes ses formes (végétale, animale, minérale).
Surtout, Claudie Hunzinger intègre avec ce roman la caste très fermée des écrivains-voyageurs. Oui, paradoxalement rivée à sa montagne et convoquant les éléments, l’air, l’eau, la terre, le feu, elle nous invite au dépaysement le plus fragile, à l’exotisme le plus brinquebalant. Son récit est flamboyant, poétique, à la fois vacillant et volontaire. Notre gros coup de cœur de cette rentrée littéraire.

LIRE « La Survivance », Claudie Hunzinger, éditions Grasset, 280 p., 18 €.

jeudi 30 août 2012

Jeudi, les meilleures ventes


Romans

1. « Barbe bleue », Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 16 €.
2. « La liste de mes envies », Grégoire Delacourt, éditions J.C. Lattès, 16 €.
3. « Les lisières », Olivier Adam, éditions Flammarion, 21 €.
4. « Home », Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur, 17 €.
5. « La Sirène », Camilla Läckberg, éditions Actes Sud, 24 €.
6. « 7 ans après… », Guillaume Musso, XO éditions, 22 €.
7. « Si c’était à refaire », Marc Levy, éditions Robert Laffont, 21 €.
8. « Pour seul cortège », Laurent Gaudé, éditions Actes Sud, 18 €.

Essais et documents

Laurent Binet
1. « Rien ne se passe comme prévu », Laurent Binet, éditions Grasset,
17 €.
2. « L’âme du monde », Frédéric Lenoir, NiL éditions, 18 €.
3. « Le sel de la vie », Françoise Héritier, éditions Odile Jacob, 7 €.
4. « Les Strauss-Kahn », Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin, éditions Albin Michel, 20 €.
5. « XXI, n°19 : Ces héros d’Amérique latine », collectif, éditions XXI, 16 €.
6. « Une larme m’a sauvée », Angèle Lieby, Hervé de Chalendar, éditions Les Arènes, 17 €.
7. « A feu et à sang : carnets secrets d’une présidentielle de tous les dangers », Roselyne Bachelot-Narquin, éditions Flammarion, 18 €.
8. « Méditer, jour après jour : 25 leçons pour vivre en pleine conscience », Christophe André, éditions L’Iconoclaste, 25 €.

SOURCE Ce classement des meilleures ventes du 20 au 26 août 2012 est une exclusivité LIVRESHEBDO/IPSOS

vendredi 24 août 2012

Yan Lianke : le coup de coeur d'Anne Vouaux


Immense talent que celui de l’auteur chinois Yan Lianke, qui se définit comme « le fils irrespectueux du réalisme », aussi virtuose à manier la dérision que l’émotion, jouant de sentiments contradictoires pour hypnotiser son lecteur, qui reste pantelant, entre horreur et délectation, à la lecture de « Les quatre livres ». Ces quatre livres, ce sont quatre regards pour dépeindre la survie d’intellectuels envoyés dans un centre de « novéducation » dans le Henan, sur les rives du Fleuve jaune, entre 1959 et 1961, à l’époque où Mao voulait se faire aussi gros que le bœuf et exploser la production mondiale d’acier. On sait ce qu’il advint : une famine entraînant 40 millions de morts. Ici, les hommes sont placés sous l’autorité d’un enfant qui ne sait qu’obéir aux ordres, sanctionner, récompenser, appeler à la délation. Caresser pour mieux casser, broyer les ego de ses prisonniers. Comme dans ses précédents écrits, dont le magistral « Les jours, les mois, les années », Yan Lianke puise dans un sujet spécifique – ici, la persécution des intellectuels chinois sous Mao - pour atteindre à l’universel.
Sorte d’évangile au ton apocalyptique, le premier livre agite le châtiment des hommes. Les deux autres, rédigés par l’écrivain du groupe de prisonniers, décrivent la vie quotidienne des intellectuels, horrible de privations, ponctuée d’espoirs et de compromissions. Le dernier, relecture du mythe de Sisyphe, nous dit comment, quand l’homme a trouvé un sens à sa peine, il peut supporter l’innommable. Car quand renaissent les sentiments, la vie retrouve un sens même à l’absurdité la plus complète.
« Je ne me considère pas comme un militant, je ne cherche pas le conflit, mais je veux préserver ma liberté d’écrivain dans la description de l’authenticité de la réalité. » Publié à Hong Kong, ce roman de Yan Lianke, auteur tantôt acclamé par la critique chinoise, tantôt décrié, ne sera sans doute jamais publié en Chine continentale. Grâce à ses mots, la violence et la cruauté touchent au sublime. C’est violent, cruel, captivant.
Anne Vouaux
LIRE « Les quatre livres », Yan Lianke, éd. Philippe Picquier, 411 p., 20,80 €.

La barbe

Dans ce remake de « Barbe bleue », Saturnine, une jeune femme, qui donne des cours à l’école du Louvre loue une chambre à un noble reclus dans sa splendide demeure parisienne depuis vingt ans. Il a aimé huit femmes, les a toutes tuées. Il n’a pas supporté qu’elles cherchent à connaître son secret, celui de la chambre noire. Saturnine, les secrets, elle s’en fiche. Cette légèreté rend dingue notre misanthrope, et fait chavirer son cœur pour Saturnine. Elle, elle préfère le champagne, le meilleur. Ils prennent l’habitude de dîner des meilleurs mets, accompagnés de bulles de cet or liquide. Et ils philosophent. Ils ne savent pas mentir, le jeu en est d’autant plus redoutable.
On a peine à le croire tant le roman est pavé de bonnes intentions, mais le charme n’agit pas. Les saillies d’Amélie Nothomb, souvent brillantes, tombent à plat, on dirait un recueil de citations relié par des dialogues de série B. Snif.
LIRE « Barbe bleue », Amélie Nothomb, éd. Albin Michel, 174 p., 16,50 €.

jeudi 23 août 2012

La rentrée littéraire 2012 en ordre de bataille


La crise atteint aussi la librairie. Les éditeurs français abordent la rentrée, le moment-clé de l’année littéraire, entre espoir et prudence.

Avec 646 romans français et étrangers programmés entre août et octobre, la production de la rentrée littéraire 2012 recule très légèrement par rapport à 2011, lorsque 654 romans étaient annoncés… et beaucoup plus nettement par rapport à 2010 (701 !). Une baisse qui symbolise la relative prudence des éditeurs dans un contexte économique tendu. Pour autant, cette retenue n’est pas synonyme de repli.
Car chaque éditeur veut croire en sa bonne étoile. Comme chaque automne, il y aura quelques (très) heureux, notamment pour ceux qui décrocheront l’un des prestigieux prix littéraires - le Goncourt en tête -, et beaucoup de déçus. Mais le jeu continue d’en valoir la chandelle.
Les incontournables de cette rentrée s’appellent Amélie et Olivier. Amélie comme... Amélie Nothomb. En 1992, une jeune romancière belge faisait une entrée fracassante en littérature avec « Hygiène de l’assassin », un huis clos entre un écrivain, misanthrope de la pire espèce, et une délicate journaliste qui renverra le vieil aigri dans ses cordes. Depuis, Amélie Nothomb n’a pas raté une seule rentrée littéraire. Et, pour son vingtième roman en vingt ans d’édition, elle publie « Barbe bleue », à la fois variation autour du célèbre conte et clin d’œil à « Hygiène de l’assassin ». Le roman est une déception à la hauteur de l’attente en cette année anniversaire (voir notre critique dans un prochain post).
Olivier Adam
L’autre roman très attendu de cette rentrée est « Les Lisières » d’Olivier Adam. Ce dernier, publié désormais chez Flammarion, raconte comment un certain Paul Steiner, à la personnalité coutumière chez Olivier Adam, de retour dans la banlieue de son enfance, va être confronté à ses origines, un monde qu’il a fui. Il a là le destin d’un homme et le portrait de la France d’aujourd’hui. En presque 500 pages, un impressionnant état des lieux.
Du côté des événements, on citera également Laurent Binet pour « Rien ne se passe comme prévu » (éditions Grasset), le journal de la campagne présidentielle par l’auteur qui a suivi de près François Hollande ; Jean Echenoz pour « 14 » (éd. de Minuit) qui s’ouvre le jour de la mobilisation générale suite à l’entrée en guerre de la France en août 1914 ; Laurent Gaudé qui s’attache aux derniers jours d’Alexandre le Grand dans « Pour seul cortège » (éd. Actes Sud) ; Philippe Claudel, désormais membre du jury du Goncourt, qui rend hommage dans « Parfums » (éd. Stock) aux paysages lorrains et au milieu modeste dont il est issu ; Philippe Djian qui raconte dans « Oh… » comment une femme, à qui tout réussissait, se fissure après une agression.
Bien évidemment, d’autres grands noms seront présents : Christine Angot, Agnès Desarthe, Véronique Olmi, Linda Lê, Marie-Hélène Lafon, Patrick Modiano, Luc Lang, Philippe Delerm, Florian Zeller, Mathias Enard, Tahar Ben Jelloun, tant d’autres encore. On signalera la très belle brochette d’auteurs annoncés chez Grasset, avec par exemple Pascal Quignard (qui évoque ceux qui tombent et se relèvent dans « Les Désarçonnés »), Christophe Donner (qui met en scène la folie du jeu, des courses dans « A quoi jouent les hommes ») ou Patrick Roegiers (pour « Le bonheur des Belges », une vision picaresque de la Belgique). Et Claudie Hunzinger, la « locale » de cette rentrée littéraire, qui, après « Elles vivaient d’espoir », revient avec « La Survivance », où elle raconte la joie d’avoir vécu une existence au service de l’inutile, un livre qui est également un hommage au compagnon de sa vie… et aux livres. Et puisqu’on parle des auteurs liés à notre région, il faut saluer le retour de Max Genève avec « Virtuoses », un roman qui porte parfaitement son titre et dont nous parlerons plus en détails ici même vendredi prochain.
Enfin, du côté des livres étrangers, c’est évidemment la parution du premier roman pour les adultes de J.K. Rowling, la créatrice d’Harry Potter, qui fait l’événement. « Une place à prendre » paraîtra le 28 septembre. Dans une ambiance très british, la romancière met en scène la bourgade de Pagford, son abbaye, ses cottages, sa place du marché, un quotidien qui va être bouleversé par une mort bien soudaine… Autres auteurs étrangers à suivre : Salman Rushdie pour « Joseph Anton » (éd. Plon), Chuck Palahniuk pour « Snuff » (éd. Sonatine), Jim Harrison pour « Grand maître » (éd. Flammarion), Toni Morrison pour « Home » (éd. Bourgois) ou Philip Roth pour « Némésis » (éd. Gallimard).