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vendredi 24 octobre 2014

Ici ou ailleurs, l’espoir des invisibles



Ils (ou elles) sont partout. Au musée, au supermarché, à la banque, à l’entrée d’un bar. Les gardiens. Omniprésents et invisibles. Nous ne sommes pas censés entrer en contact avec eux, mais quand l’impensable se produit, ce n’est jamais agréable : ils nous empêchent d’entrer dans le magasin qui va fermer dans deux minutes, ils nous interdisent de prendre une photo de notre chanteur préféré, ils nous arrêtent dans nos chants pour fêter l’anniversaire d’un copain.
Gauz
Gauz – c’est le nom qu’il s’est choisi, à l’état civil il s’appelle Armand Patrick Gbaka-Brédé – a été l’un d’entre eux. Vigile au Camaïeu Bastille et au Sephora des Champs-Élysées, il raconte dans « Debout-payé » cette odyssée immobile du gardien dont les yeux saisissent d’innombrables indices, cruels, caustiques, pathétiques

qui brossent un paysage sans concessions de l’humanité en représentation. Chronique d’une part superficielle de notre époque, qui en dit bien plus long que l’apparente légèreté des anecdotes.
Mais « Debout-payé » est bien davantage qu’une litanie, aussi cinglante soit-elle, de choses vues/entendues/pensées : c’est aussi, à travers le récit (très autobiographique) d’Ossiri, l’étudiant ivoirien sans papier atterri en France en 1999, l’histoire de l’immigration africaine vers la France par le prisme de trois générations, les « pionniers » des années 60, « l’âge d’or » des années 90, et les années de fermeture après le 11-Septembre 2001 : « avec ce qui se passe à New York, je peux t’assurer que les Blancs vont reprendre les choses en main. Il y aura désormais des choses à vraiment surveiller, des intrus à intercepter, des sites à réellement sécuriser […]. Ils vont regarder nos papiers à la loupe avant de nous permettre de nous mettre debout devant n’importe quelle enseigne de merde. »
Gaëlle Josse
New York encore avec le nouveau, et très beau, roman de Gaëlle Josse. Nous sommes le 3 novembre 1954. John Mitchell, le directeur du centre d’immigration d’Ellis Island, ce lieu qui aura vu passer plus de douze millions d’immigrants venus de toute l’Europe, reste seul pour fermer définitivement son établissement. Il tient le journal de ces heures, et se souvient des quarante-cinq années durant lesquelles il n’aura fait que son devoir sur ce petit coin de terre à quelques encablures de Manhattan, affairé à faire de son mieux pour gérer son antichambre du rêve américain. Il en a vu défiler tant à Ellis Island, des candidats à la nationalité US, « dignes et égarés dans leurs vêtements les plus convenables, dans leur sueur, leur fatigue, leurs regards perdus, essayant de comprendre une langue dont ils ne savaient pas un mot. » Il y a aussi perdu l’amour de sa vie, sa « douce Liz », emportée par une épidémie apportée par l’un ou l’autre bateau.
John Mitchell aura été l’un de ces invisibles, indispensables à la bonne marche du monde, de ceux que l’on oublie de remercier, et de ceux qui, à force d’avoir été transparents, ne savent plus comment reconquérir leur existence. Comment rester en vie, c’est-à-dire oser, faire des choix, aller de l’avant, quand on n’a fait qu’obéir et se soumettre ? Oui, comment rester en vie ?
LIRE « Debout-payé », Gauz, éd. Le Nouvel Attila, 174 p., 17 €.
« Le dernier gardien d’Ellis Island », Gaëlle Josse, éd. Notabilia, 170 p., 14 €.

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