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vendredi 30 novembre 2012

Les Belges, un peuple unique, à défaut d’être unifié



C’est une somme. Hénaurme, picaresque, fantaisiste, et curieuse de tout, culottée, l’œuvre d’un frappadingue qui aurait gardé la maîtrise entière de sa créature. Patrick Roegiers se prend pour le Frankenstein d’outre-Quiévrain, et son monstre à lui est ce roman insensé, passionnant, politique, ce « Bonheur des Belges ». Un titre en forme de provocation (et en forme d’hommage et de pied-de-nez au « Chagrin des Belges » de Hugo Claus) puisque, vu de chez nous, on se demande bien comment ces gens-là, Wallons et Flamands, pourraient être heureux, entre leur climat pourri, leur pathétique guerre linguistique, leur absence de gouvernement (record du monde, s’il vous plaît), leur Marc Dutroux, et on en passe des plus sinistres et des plus ahurissantes.
Et pourtant si, elle tourne, la planète belge. On ne sait pas trop dans quel sens, et ses habitants auraient une fâcheuse tendance à marcher sur la tête, mais bon, ça les met à part. Un peuple unique, à défaut d’être unifié. Pour Patrick Roegiers, c’est tout juste si sa Belgique n’est pas la terre d’élection de Prométhée, mais si, vous savez bien, le Titan qui, dans la mythologie grecque, donnait pouvoir à l’homme de se distinguer de l’animal, donnant le « feu sacré » à la race humaine. Le feu sacré, voilà ce qui semble animer ces êtres confus installés entre la Mer du Nord et les Ardennes.
Pour nous le prouver, avançant par rapprochements d’idées ou par associations de sons, Patrick Roegiers part d’un garçon de onze ans, sans prénom, sans famille qui va vivre toute l’Histoire de la Belgique en une seule journée. Fuyant Yolande Moreau (oui, la comédienne), il part à l’aventure. Attachez vos ceintures, ça va secouer : « Allons, dans mes bras, les amis. Tout est permis. Le spectacle est partout. Entrez dans la danse ! » On retrouve l’enfant à Waterloo, sur le champ de bataille, où il rencontre un Victor Hugo en charentaises. Puis il participe à la création de la Belgique, en 1830 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Il visite l’exposition universelle de 58 (oui, 1958, ces six mois bénis où la Belgique fut le centre du monde) en compagnie de Renaud, Alard, Richard et Guichard, les valeureux jeunes gens de la chanson de geste médiévale « Les quatre fils Aymon ».
Ça ne se calme pas : notre héros gagne le Tour des Flandres cycliste. Puis il est envoyé dans les tranchées de la Première guerre mondiale sous le nom de Vilain Flamand (sic). Et meurt au combat pour n’avoir pas compris les ordres de ses supérieurs… francophones ! On croisera aussi Verlaine (et Rimbaud), ou le capitaine Haddock, ou le peintre Ensor au carnaval d’Ostende, ou le collabo Léon Degrelle… qui se prend pour Tintin, ou le photographe Nadar et son gigantesque ballon, « le Géant », qui inspirera Jules Verne pour « Le Tour du monde en 80 jours ». Et les figures contemporaines : Johnny Hallyday, Jean-Claude Van Damme, Arno, Sœur Emmanuelle, Maurice Béjart, Hercule Poirot, tant d’autres. Un index est fourni en fin d’ouvrage « pour distinguer le vrai, du vraisemblable et de l’invraisemblable. » Pour encore mieux dévorer cette somptueuse fresque sur ce fascinant pays, « un rêve qui reste un rêve ».
LIRE « Le Bonheur des Belges », Patrick Roegiers, éditions Grasset, 460 p., 22 €.

vendredi 23 novembre 2012

"Nous avons décidé de ne pas nous quitter"


Février 1942, au Brésil, on retrouve les corps enlacés de Stefan et Lotte Zweig, suicidés. Un amour infini, que l’on retrouve dans leurs lettres.

Stefan Zweig
« Stefan Zweig se tua le premier. Il s’empoisonna sur le lit, tourné vers le plafond, et agonisa les mains croisées. [Il] était déjà mort avant que Lotte ne se suicide. Elle l’enlaça de sa main gauche, allongée à sa droite. » Nous étions le 23 février 1942, à Petrópolis, au Brésil, à une cinquantaine de kilomètres de Rio de Janeiro. Le suicide de Stefan Zweig fit l’effet d’une bombe : on se demandait comment un écrivain aussi reconnu, aussi célébré que l’auteur d’« Amok », de « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » ou du « Joueur d’échecs », avait pu en arriver là, lui qui « avait l’air si fort, si solide » (d’après l’écrivain français Romain Rolland), lui « qui aimait tellement la vie… » (dixit Klaus Mann, le fils de Thomas Mann).
On imaginait que Stefan et Lotte Zweig vivaient au paradis. Dès leur installation en septembre 1941 à Petrópolis, Stefan avait écrit à sa première femme, Fridrike : « aussi primitif que cela puisse être ici, j’y serai libéré des hôtels et n’aurai plus à m’occuper des valises. » Car, depuis qu’il avait quitté l’Autriche en 1933, fuyant le nazisme, Stefan, bientôt accompagné de sa nouvelle épouse Lotte (qu’il avait rencontré en 1934 quand elle fut embauchée à Londres pour être son assistante), n’avait plus jamais cessé de voyager. Amérique du Sud, Etats-Unis, Angleterre, Stefan Zweig était accueilli partout en vedette, mais il ne se sentait chez lui nulle part, « je n’appartiens à aucun lieu et je suis un étranger partout » écrira-t-il.
Petrópolis aurait du être leur refuge, un lieu de paix et de tranquillité. Le Brésil était alors une destination très courue par les immigrants et réfugiés juifs, et la plupart s’intégreront vite à la société brésilienne. Pour les époux Zweig, ce ne sera pas le cas : ils vont se sentir coupables de vivre dans un environnement idyllique quand tant de leurs amis souffrent de la guerre. Le climat non plus ne leur est pas favorable, la pluie accable Lotte à cause de son asthme, la chaleur les empêche de travailler. Et, comme l’analysent Darien J. Davis et Olivier Marshall en introduction des « Lettres d’Amérique » aujourd’hui publiées : « des tensions psychologiques se retrouvent dans toutes les lettres de Petrópolis : entre l’ancien et le nouveau, ce qui a été perdu et ce qui a été découvert, le pessimisme et l’optimisme. Au fil des lettres, le sentiment d’isolement et le désespoir s’intensifient. » Bientôt, Stefan n’aura plus la force d’espérer la chute d’Hitler. La dépression, une vieille connaissance, aura pris le dessus.
On a longtemps pensé – c’est la thèse de la plupart des biographes de Zweig – que Lotte fut une épouse effacée, quasi-muette. Les lettres d’Amérique montrent au contraire une femme, certes très affectée par sa santé fragile et par les « ténèbres » qui assaillent son mari, mais bien présente. La main dans la main avec Stefan, à la vie à la mort. L’avant-veille de leur suicide, Stefan écrit à son beau-frère, le frère de Lotte : « nous avons décidé, unis dans notre amour, de ne pas nous quitter. » Le même jour, Lotte écrit à sa belle-sœur : « Croyez-moi, c’est mieux ainsi. » Paroles d’une épouse amoureuse, digne, décidée.
LIRE « Lettres d’Amérique », Stefan et Lotte Zweig, éditions Grasset, 304 p., 22 €.

jeudi 22 novembre 2012

Jeudi, les meilleures ventes



Best-sellers

Romans

1. « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert », Joël Dicker, éditions de Fallois, 22 €.
2. « Le sermon sur la chute de Rome », Jérôme Ferrari, éditions Actes Sud, 19 €.
3. « Fifty shades, vol. 1 : Cinquante nuances de Grey », E.L. James, éditions J.C. Lattès, 17 €.
4. « Peste & Choléra », Patrick Deville, éditions du Seuil, 18 €.
5. « Le siècle, vol. 2 : L’hiver du monde », Ken Follett, éditions Robert Laffont, 24 €.
6. « Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie Otsuka, éditions Phébus, 15 €.
7. « Une place à prendre », J.K. Rowling, éditions Grasset, 24 €.
8. « Troisième humanité », Bernard Werber, éditions Albin Michel, 23 €.

Essais et documents

1. « Le dictionnaire de Laurent Baffie », Laurent Baffie, éditions Kero, 16 €.
2. « Sauve toi, la vie t’appelle », Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob, 23 €.
3. « Grands-parents : à vous de jouer », Marcel Rufo, éditions Anne Carrière, 17 €.
4. « Patients », Grand Corps Malade, Don Quichotte éditions, 15 €.
5. « Acquittée : je l’ai tué pour ne pas mourir », Alexandra Lange, éditions Michel Lafon, 18 €.
6. « Prime time : profitez pleinement de toute votre vie », Jane Fonda, éditions Plon, 22 €.
7. « Petit traité de l’abandon », Alexandre Jollien, éditions du Seuil, 14 €.
8. « Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux », Philippe Even, Bernard Debré, éditions Le Cherche Midi, 24 €.

SOURCE Ventes du 12/11 au 18/11/2012. Exclusivité Ipsos/Livres hebdo



mercredi 21 novembre 2012

Le coup de coeur de Pierre Maenner



Il y a là les graines d’une enfance, d’une adolescence, ramassées pêle-mêle et ressemées le long du chemin, beaucoup plus loin, en petits paquets numérotées mais plus ou moins chamboulés. Egrenés par petites touches, des bouts de souvenirs effervescents qui font des bulles et reviennent à la surface, de ceux qu’il faut bien dire un jour parce qu’ils vous minent, qu’ils ne se décomposent pas et qu’on n’enterre rien. Les miettes d’une jeunesse. Lui, sa jeunesse n’a pas été de pain blanc. Traversée de morts-vivants qui ne le quittent pas, serait-ce au terme du chemin. Un père noyé dans l’alcool, une chienne crevée, une mère de même, un décor de grands-parents qui n’ont pas suffi à parer aux absences. Des envies de regrets qui ont de la peine à passer et la colère qui en reste, de n’avoir pas eu sa place au milieu d’un tel entourage. Et comme il en va dans les livres nécessaires, un souffle d’immense émotion.
LIRE « Autour de moi », Manuel Candré, éd. Joëlle Losfeld, 100 p., 11,90 €.

Le coup de coeur de Martine Marion



Le Liban, un pays où le pire n’est jamais sûr. C’est cela le Liban, toujours blessé, jamais à terre, comme le raconte Amin Maalouf (ancien prix Goncourt pour « Le rocher de Tanios ») dans « Les désorientés », un livre né d’un retour bouleversant dans son pays natal, en 1994, après des dizaines d’années d’exil. Ici, on plonge dans le Liban heureux, celui d’avant la guerre de 1975, lorsqu’une bande de copains, « Les Byzantins », rêvaient d’un pays réconcilié, d’un pays de paix. Mais le délicieux vin produit dans les plaines de la Bekaa a tourné au vinaigre. Les joyeux drilles ont pour la plupart quitté le sol natal. « Nous étions jeunes, c’était l’aube de notre vie, et c’était déjà le crépuscule » écrit Adam revenu au pays pour assister aux obsèques de son « ex-ami » Mourad, qui s’est « vendu » à l’occupant pour garder sa propriété au Levant. Fallait-il partir, fallait-il rester ? Naïm le Juif a choisi le Brésil, Albert les Etats-Unis, Ramzi, saisi par la foi, est devenu moine, Nidal a préféré le camp de l’islam, Adam, l’historien s’est installé en France. « Je ne suis allé nulle part, c’est le pays qui est parti » dit-il. Tous avaient été mis au monde pour construire un monde de fraternité. Tous ont pris des chemins différents qu’Adam voudrait pouvoir voir converger à nouveau. L’idée lui vient d’organiser des retrouvailles, avec la complicité bienveillante de la belle Sémiramis. En retraçant la vie de chacun, il a déjà fait une grande partie du chemin pour démêler les fils de ces destins croisés, dessinés au long de pages magnifiques. L’heure de la fête approche, certains de ces copains d’avant ont déjà posé le pied sur le sol libanais. Mais l’Histoire est cruelle, même lorsque, comme un loukoum, elle se fond en littérature. La rencontre, improbable, devient gouffre d’amertume et de désolation.
LIRE « Les désorientés », Amin Maalouf, éditions Grasset, 520 p., 22 €.

vendredi 16 novembre 2012

A la vitesse d'une balle de revolver


Les années 80. Un vent de liberté, de folie, le punk. Mais aussi : la drogue, la fin des utopies, de l’innocence. Qui nous valent de superbes livres.

Anne Berest
C’est un roman en forme d’escargot. Un récit en cercles concentriques. On tourne autour du pot, lentement, et de plus en plus près. Ça ne fait pas l’affaire de Denise, la narratrice. Elle, elle veut aller vite, droit devant, pour connaître la vérité sur son père, Patrice Maisse, une étoile filante du cinéma français. Savoir, surtout, ce qui s’est passé entre mars et Noël de l’année 1985 quand papa est parti « en voyage ».
Personne ne veut lui en parler. Ni Matilda, sa mère. Ni ce Paul-Antoine, rencontré sur l’île de Porquerolles, un bavard invétéré… qui s’était fermé à double tour à l’évocation de 1985. A 22 ans, Denise devrait s’y faire : s’accommoder des silences, laisser les fantômes où ils sont. Mais elle n’y parvient pas et jette son dévolu sur un certain Gérard Rambert, expert en art, qui a bien connu son père. Commence un étrange jeu du chat et de la souris. Pervers en diable, Rambert est manipulateur, hâbleur, retors, mais il est peut-être prêt, lui, à dévoiler ce qui ne doit pas être…
Anne Berest jongle ainsi avec les nerfs de son héroïne comme avec les nôtres (elle nous met KO page 216… et il en reste encore 100, formidables, à lire). Digressions, fausses pistes, elle tisse une toile étrange, et pourtant, tout s’assemble, tout fait sens. D’apprendre par exemple qu’Abraham Rosenberg, né à Strasbourg, avait attendu 1963 pour prendre le nom de Rambert, ça nous dit quoi ? Que cela avait changé beaucoup de choses pour Gérard, son fils, 10 ans à l’époque : qu’il n’y aurait plus « de sale Juif » quotidien dans la cour de l’école. Cette humiliation-là, qui rend fort aussi, qui nous détache du lot aussi, on la retrouvera ailleurs dans le roman : quand le lien sera fait entre Gérard et Patrice Maisse. Ils ont séjourné ensemble chez « Le Patriarche », cette association créée en 1972 par Lucien Engelmajer, et qui au nom de la lutte contre la toxicomanie broiera tant de vies (même s’il en sauvera d’autres). Un séjour effroyable. Anne Berest ne juge pas. N’empêche : ces pages-là forment un réquisitoire implacable.
Yves Tenret, en ses "folles années"
« Funky boy » d’Yves Tenret pourrait être la lecture complémentaire d’Anne Berest. Celle-ci nous donne à lire les conséquences de la folie, dans ses beaux et ses atroces aspects, qui anima la génération des années 70 et 80. Yves Tenret nous plonge au cœur de cette démence. Comme le dit l’un de ses personnages : « Je voulais être l’émeute par elle-même. […] Je voulais inventer de nouveaux sentiments comparables en puissance à la haine et à l’amour. […] Je voulais faire la guerre de la liberté avec générosité et colère. » Le programme imparable des indomptables.
Dans ce collage de textes rythmé par des photomatons improbables, le « rien n’est sérieux » (no future ?) fraternise avec le « je vous prends de haut » (rebel ! rebel !), la posture défie la sincérité. Lire, fumer, déconner, vivre, « hurler, pourquoi ? ». Comme dans ses précédents ouvrages, Yves Tenret se présente en iconoclaste invétéré mais vertébré. Quand on l’aura fiché dans une case, il sera content : il s’en sera déjà évadé. « Le paradis sur terre sinon rien ». Sinon l’enfer ?
LIRE « Les Patriarches », Anne Berest, éditions Grasset, 320 p., 19 €.
« Funky boy », Yves Tenret, médiapopéditions, 112 p., 12 €.

vendredi 9 novembre 2012

Le coup de coeur de Jacques Bertho



Mister Tressider a plusieurs vies : il écrit sous trois pseudonymes. Ecrivain à petite renommée, revenu de ses illusions, il pond avec régularité mais sans génie des polars, des romans à l’eau de rose et des romans policiers historiques.
Et voilà que le mystère fait irruption dans son existence grisâtre de solitaire misanthrope fauché : son ex-femme Géraldine, joli brin de fille mais vraie garce délétère, a disparu (et pas mal de pognon avec).  On ne tarde pas à identifier son cadavre… Tressider sait bien que dans la vraie vie, l’enquêteur amateur des romans n’existe pas. Mais son agent littéraire, Elsie, fonceuse au (très) franc parler, se met en tête d’élucider cette mort qui a bien des aspects bizarres…
Avec beaucoup d’esprit et d’humour, l’auteur tricote un très plaisant labyrinthe avec jeux de miroirs, multiples effets en abîme, sans oublier les éclats de surprise.
LIRE « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », L. C. Tyler, éd. Sonatine, 231 p., 16,20 €.

vendredi 2 novembre 2012

Le pays où l'herbe n'était pas plus verte


Julie Otsuka

Elles ont fait un grand voyage, la traversée du Pacifique, ces milliers de Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXè siècle pour épouser en Californie un homme qu’elles n’avaient pas choisi, qu’elles connaissaient par quelques lettres et une photo, souvent mensongères. Car, à l’arrivée, ce n’est pas une existence de soie et de roses qu’elles ont découvert, mais un quasi-esclavage, aux champs, à la maison, au lit. Leurs maris n’étaient pas des monstres, juste des compatriotes aussi déshérités qu’elles, relégués dans la cale de l’American dream des années 20. Et quand, après avoir survécu à tant de misère, d’accablement, de brimades, elles relèvent la tête, font des enfants, envisagent un avenir, la guerre éclate. Le Japon choisit l’Allemagne nazie, contre les Etats-Unis. La rumeur, puis les autorités, désignent les immigrants japonais comme l’ennemi intérieur. Comme ailleurs, le bouc émissaire va être brutalisé, mis à l’index, pillé. Et, bientôt, déporté.
Julie Otsuka raconte à la manière d’un chœur antique cette effroyable épopée. Comme si elle voulait ressusciter chacune de ces voix, qui ont si peu parlé, qu’on a si peu écouté, toujours soumises, toujours dans l’espoir, toujours à penser qu’en travaillant sans relâche elle finiraient par toucher les étoiles. Par décrocher un sourire, un peu d’attention, une identité. Mais non, les hommes n’aiment pas les innocents. C’est déchirant, bouleversant, admirable.
LIRE « Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie Otsuka, éditions Phébus, 144 p., 15 €.

vendredi 26 octobre 2012

Claro, les mains dans l’acide


Insatiable jongleur de langue, Claro revient avec un roman, un étonnant « drogue, sexe et boulangerie », et deux traductions, non moins insensées.

Claro
Tout part d’un fait-divers réel, l’une des plus mystérieuses énigmes de l’après-guerre. A Pont-Saint-Esprit, le 16 août 1951, les gens se réveillent dans un drôle d’état, victimes d’effroyables hallucinations. Des morts, énormément de gens internés. Le coupable : quelque chose dans le pain vendu ce jour-là. On accusera une maladie du seigle, l’ergotisme. Puis on parlera de mercure. Et, récemment, de LSD, qui aurait été glissé là par la CIA…
Partant de ce réel et de ce probable, Claro se saisit d’Antoine, un mitron, victime aussi de ce « pain maudit », qu’on va retrouver à Paris en 1969 où, suite à un canular, il pénètre dans un sex-shop. Là, il rencontre Lucy, une ex-junkie américaine.
Le LSD est partout dans « Tous les diamants du ciel » (la référence au titre des Beatles, « Lucy in the sky with diamonds », est explicite). Mais, plutôt que d’écrire un roman « sur » la drogue, Claro nous convie à une expérience de lecteur (un « trip ») peu banal : son style lui-même se fait emporté, halluciné, saisissant, comme si nous étions plongés « dans » la drogue, promenés entre le vrai et le faux.
Claro, jongler avec la langue, il connaît, et avec quelle maestria. Quand ce n’est pas avec la sienne, c’est avec celle des auteurs américains les plus novateurs qu’inlassablement il nous fait découvrir. Ses dernières traductions en date sont signées Chuck Palahniuk et Viken Berberian.
Chez Palahniuk, la vedette de « Snuff », c'est Cassie Wright. Cette star du X sur le retour veut finir en beauté : un gang bang avec 600 mecs. Tout le roman se déroule dans le hangar où tous ces mâles numérotés au feutre indélébile font la queue (sic). Il y a 72, à peine sorti de l'adolescence, venu avec des fleurs et persuadé que Cassie est sa mère biologique. Et 600, un hardeur expérimenté, à l'origine de la venue de Cassie dans ce milieu. Et puis il y a Sheila, la régisseuse, celle qui supervise, qui a organisé, la seule autre femme parmi tous ces hommes. Bientôt, l'humour va laisser place à la profondeur des solitudes, des blessures de chacun. On oublie l’univers cru, « hot », on attend fébrilement que les masques tombent…
Chez Berberian, c’est un cycliste à l’article de la mort qui se raconte : son premier vélo à l’âge de 11 ans, son fatal accident d’entraînement non loin de chez lui, dans la montagne près de Beyrouth, son irrépressible goût pour les épices et les odeurs des plats du Moyen Orient, sa préparation de terroriste à l’attentat suicide. Au rythme d’une lente mais imparable remontée de peloton, le cycliste retrouve la vie, nourri de ses souvenirs gourmands et de la grandeur de sa mission : déposer son « bébé » - une bombe – à l’arrivée d’une course cycliste internationale. Mais dans cette course contre la montre, le combat entre l’orgueil et l’abnégation, puis le grain de sable, précipitent le cycliste là où il ne se voyait pas. « Le cycliste », à l’écriture acérée, balade le lecteur sur des terrains mouvants : la poésie de la gourmandise, l’inflexibilité du terroriste, l’émotion de l’homme, la cruauté du destin.
(avec Anne Vouaux)
LIRE « Tous les diamants du ciel », Claro, éditions Actes Sud, 256 p., 20 €.
« Snuff », Chuck Palahniuk, éd. Sonatine, 213 p. 16,50 €.
« Le cycliste », Viken Berberian, éd. du Diable Vauvert, 284 p., 20 €.

vendredi 19 octobre 2012

La honte



Il est des livres qu'on ne devrait pas à avoir à lire. Non pas que celui-ci n'ait aucune qualité littéraire, au contraire. C'est une enquête menée et relatée avec courage, sans détours, sans voyeurisme, sans parti pris, sans mise en scène. Nous sommes en Libye : Soraya, 15 ans, est repérée par Khadafi lors d’une visite dans son lycée. Elle est amenée au « harem » du dictateur où elle sera traitée pendant des années comme esclave sexuelle, quand elle n’est pas tabassée selon le bon plaisir de son « maître ».
Aujourd'hui encore, en Libye et dans trop d’autres pays, le sexe est une arme de guerre et de pouvoir. Pire : la Libye en reconstruction bannit tout ce pan de son Histoire. Les victimes, femmes mais aussi hommes, deviennent la honte de la famille. Pour nettoyer cet affront, il n'y aurait que la mort ! « Les proies » est un réel acte citoyen et doit éveiller les consciences, même chez nous. A lire de toute urgence.
LIRE « Les proies », Annick Cojean, éd. Grasset, 324 p., 19 €.

Le coup de coeur de Laurent Gentilhomme


Peut-on écrire un bon roman américain quand on est né à Albi ? Affirmatif, si l’on s’appelle Marc Durin-Valois, que l’on connaît très bien le pays de l’oncle Sam et que l’on possède en plus quelques connaissances sur le nucléaire militaire. Alors, qui est Claude Eatherly ? Le pilote du bombardier de reconnaissance météo, le Straight Flush, qui a assisté le largage de la bombe atomique sur Hiroshima au Japon, le 6 août 1945. Un Eatherly qu’une photographe texane débutante, Rose, retrouve en 1949 devant un tribunal pour des minables affaires d’escroquerie et d’alcoolisme. Une relation trouble, mystérieuse, ambiguë va se nouer entre Claude Eatherly et celle qu’il surnomme Tokyo Rose. « La dernière nuit de Claude Eatherly » devient un roman absolument magnifique quand Marc Durin-Valois rappelle l’utilisation du pilote déchu par les intellectuels européens  pour le transformer en martyr de l’atome.
LIRE « La dernière nuit de Claude Eatherly », Marc Durin-Valois, éd. Plon,  340 p., 21 €.

vendredi 12 octobre 2012

Frédéric Pajak, éblouissant de noirceur



« C’est sûr, je voulais le mieux, et mieux encore : un mieux meilleur que le mieux. Mais quoi ? Et où ? » Voilà bien le drame de Frédéric Pajak : jamais vraiment à sa place, et sans argent, et sans trop savoir quoi faire de sa vie, et côté estime de soi… Le drame, et la chance : les très nombreux obstacles qui se sont dressés devant lui l’ont rendu insubmersible et, surtout, l’ont amené à se doter de la meilleure arme pour survivre : la curiosité.
Et ça ne date pas d’hier : « Je suis enfant, dix ans peut-être. Je rêve d’un livre, mélange de mots et d’images. Des bouts d’aventure, des souvenirs ramassés, des sentences, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse. » Les années passent, il entrevoit le dessin comme porte d’évasion. Mais il claque la porte des Beaux-Arts, il s’y ennuie.
Les années passent, les petits boulots s’enchaînent, dès l’âge de quinze ans. Lui, le jeune homme aux « mains trop douces » se tue à charger et livrer des carcasses de viande, à vider le fond des citernes à mazout, à rénover une autoroute durant un été brûlant. Il songe de temps à autre à son Manifeste, « état d’âme d’un solitaire, revanche abstraite d’un chagrin d’amour, hurlement contre les idéologies, contre l’air du temps et l’air qui passe ». Il se cherche un avenir à Paris, en Algérie, aux Etats-Unis. Il tente de caser ses histoires, ses dessins : « Pas assez commercial », la réponse ne varie pas.
Puis si, on va reconnaître son talent. Des éditeurs suisses, les Presses Universitaires de France, Gallimard et, depuis quelques années, farouchement à ses côtés, les éditions Noir sur blanc, lui donnent carte blanche. Il anime la magnifique collection des « Cahiers dessinés ». Chacun de ses romans graphiques est une splendeur mélancolique. Et aujourd’hui, enfin, voici le premier volume de son Manifeste incertain. Des souvenirs éparpillés, quelques pages sur Samuel Beckett, un vagabondage autour des Esprits, deux jeunes fascistes à la fin des années 80, et, comme l’évocation d’un frère, la figure de Walter Benjamin, le philosophe « rêveur abîmé dans le paysage ». C’est limpide, éblouissant de noirceur, « radieux ou désenchanté ». Unique.
LIRE « Manifeste incertain, 1 », Frédéric Pajak, éditions Noir sur blanc, 191 p., 23 €.

Patrick Deville sublime Alexandre Yersin


Alexandre Yersin : né le 22 septembre 1863 à Aubonne dans le Canton de Vaud et mort le 28 février 1943 à Nha Trang, en Indochine française. Yersinia pestis : nom du bacille de la peste. Voilà en quoi la vie de ce personnage se résume aujourd'hui. Une sorte d'illustre inconnu qui fait partie des proches de Louis Pasteur, de la bande des pasteuriens, « la petite bande assemblée autour de la science en personne, la redingote noire et le nœud papillon. La petite bande qui s'en va pasteuriser le monde et le nettoyer de ses microbes. Beaucoup sont des orphelins ou des apatrides qui se choisissent un père et du coup une patrie. A côté de ça des casse-cou, des aventuriers, parce qu'il était aussi dangereux à l'époque de s'approcher des maladies infectieuses que de faire décoller un avion en bois. Une bande de solitaires. Les engueulades brutales et les amitiés indéfectibles. Le groupuscule activiste de la révolution microbienne."

Yersin a grandi auprès de sa mère, entouré de femmes... ce qui le rendra méfiant vis à vis d'elles. Pasteur sera auprès de lui une figure paternelle dont il saura s'éloigner sans pour autant s'en détacher. Car Yersin est une sorte d'instable. A la fin de sa vie il sera interrogé par deux scientifiques : « Alors il répond à leurs questions. Comment il a découvert le bacille et a vaincu la peste. Quitté la suisse pour l'Allemagne, l’Institut Pasteur pour les Messageries Maritimes, la médecine pour l’ethnologie, celle-ci pour l'agriculture et l'arboriculture. Comment il fut en Indochine un aventurier de la bactériologie, explorateur et cartographe. Comment il parcourut pendant deux ans le pays des Moïs avant de gagner celui des Sedangs. Les deux scientifiques l’interrogent sur ses lubies et ses inventions, l'horticulture et l'élevage, la mécanique et la physique, l’électricité et l'astronomie, l'aviation et la photographie. Comment il devint le roi du caoutchouc et le roi du quinquina. Comment il rejoignit à pied depuis Nha Trang le Mékong et Phnom Penh, pour finalement vivre cinquante ans dans ce village au bord de la mer de Chine. »
Et c'est là toute la force du nouveau roman de Patrick Deville. Plonger le lecteur dans une période où tout bouge à grande vitesse, où le monde bascule dans les horreurs de la guerre, où la France est à l'apogée de son empire colonial. Décrire ces mondes, des modes de vie, des cultures. Ne jamais prendre partie, ce n'est pas le rôle de l'auteur ici. Raconter, sans inventer. Patrick Deville réussit l'exploit de créer un livre exigeant, érudit, et pourtant limpide, et même entraînant, poétique. Mêlant les époques, il nous amène au cœur des évolutions de son personnage central si complexe, lui qui refuse de suivre une voie et une seule. Ses envies, son instinct, voilà son carburant.
Nous embarquons avec Yersin comme a embarqué tant de fois dans sa vie. Ce n'est pas un roman, c'est une promenade, une randonnée à travers le temps, les espaces, l'Histoire. Il faut se laisser glisser sur les mots, arpenter cette lecture comme un (beau) voyage.
LIRE « Peste & Choléra », Patrick Deville, éd. du Seuil, 220 p., 18,00 €.


jeudi 4 octobre 2012

Jeudi, les meilleures ventes



Romans

1. « Une place à prendre », J.K. Rowling, éditions Grasset, 24 €.
2. « Kaïken », Jean-Christophe Grangé, éditions Albin Michel, 23 €.
3. « Home », Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur, 17 €.
4. « Barbe bleue », Amélie Nothomb, éditions Albin Michel, 16 €.
5. « Un héros », Félicité Herzog, éditions Grasset, 18 €.
6. « La liste de mes envies », Grégoire Delacourt, éditions J.C. Lattès, 16 €.
7. « Les lisières », Olivier Adam, éditions Flammarion, 21 €.
8. « A découvert », Harlan Coben, éditions Fleuve noir, 19 €.
9. « Je vais passer pour un vieux con, et autres petites phrases qui en disent long », Philippe Delerm, éditions du Seuil, 14 €.
10. « Le sermon sur la chute de Rome », Jérôme Ferrari, éditions Actes Sud, 19 €.

Essais et documents

1. « Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux », Philippe Even, Bernard Debré, éditions Le Cherche Midi, 24 €.
2. « Les proies : dans le harem de Kadhafi », Annick Cojean, éditions Grasset, 19 €.
3. « Homo economicus : prophète (égaré) des temps nouveaux », Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 18 €.
4. « Sauve toi, la vie t’appelle », Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob, 23 €.
5. « Diam’s autobiographie », Mélanie Georgiades, Don Quichotte éditions, 20 €.
6. « Qui va payer la crise ? », François Lenglet, éditions Fayard, 12 €.
7. « L’âme du monde », Frédéric Lenoir, NiL éditions, 18 €.


Ventes de livres du 24 au 30 septembre 2012. Ce classementest une exclusivité LIVRES HEBDO /IPSOS.


mardi 2 octobre 2012

Alors, il est comment le J.K. Rowling ?


J.K. Rowling © Wall to Wall Media Ltd-A. Montgomery

Joanne K. Rowling, l’auteur des « Harry Potter » débarque en fanfare avec le lancement son premier roman pour adultes, best-seller annoncé. D'abord, il faudrait faire abstraction d’une stratégie navrante, mais désormais typique du lancement des best-sellers mondiaux. A savoir, en dire le moins possible pour qu’on en parle le plus possible. Ne pas permettre aux critiques, ni aux libraires de lire le roman avant sa parution. Ne pas donner d’interview (ou le strict minimum, deux pour la France - à TF1 et à l’hebdomadaire Elle -, deux entretiens où l’on aura très peu parlé, comme c’est étonnant, du livre). Taire les chiffres et laisser enfler les rumeurs : Grasset refuse de dire combien la maison d’édition a payé pour acquérir les droits pour la France, et quel est le tirage prévu (d’après le magazine Le Point, ces chiffres seraient respectivement de 3 millions d’euros et de 600.000 exemplaires). Toute cette fausse discrétion pour, évidemment, générer du buzz, de la curiosité, elle-même maîtresse du porte-monnaie : on ne sait (presque) rien du livre, mais on va l’acheter.
Et puis, il y a l’auteur. On est loin de la jeune inconnue qui en 1994-1995 vivait de l’aide sociale et qui imaginait dans les cafés d’Edimbourg les aventures d’un apprenti sorcier. Forcément, 500 millions d’exemplaires vendus à travers le monde des aventures de Harry Potter ont donné un impact extraordinaire à l’annonce du premier roman pour adultes écrit par Joanne K. Rowling.
Alors, après lecture des 680 pages de « Une place à prendre », il est comment ce dernier-né ? A question simple, réponse complexe. Il y a certes toujours quelque chose de réjouissant à découvrir des décors et des personnages terriblement british. Et là, nous sommes gâtés. Nous sommes à Pagford, une bourgade charmante où tout le monde se connaît à défaut de s’apprécier (une trop grande proximité nuit à l’harmonie, d’après J.K. Rowling) et qui va être toute chamboulée au décès, aussi subit qu’inattendu, de Barry Fairbrother, un quadragénaire ambitieux, et peut-être pas aussi généreux que son CV de bienfaiteur des pauvres voudrait nous le faire croire…
Les thèmes abordés sont universels : les inégalités sociales, les difficultés dans le couple, les préjugés, le poids du qu’en-dira-t-on, etc. Drogue, sexe et misère aussi. Surtout, on retrouve une J.K. Rowling préoccupée par le devenir des adolescents, malmenés par la bêtise, la lâcheté, les rancoeurs, les névroses de leurs parents. Andrew, Fats, Gaïa et Krystal, pour ne citer qu’eux, sont aussi vulnérables qu’attachants, chacun se débattant au sein d’un environnement familial infernal, et cherchant à se faire une place dans le monde des adultes quand les modèles qu’ils ont en face d’eux sont au mieux pathétiques, au pire tragiques. Grandir est un combat, vieillir est un naufrage.
Hélas, le trait est souvent très (trop) appuyé. Chaque personnage correspond à un stéréotype, sans espoir d’en sortir. L’auteur ne laisse aucun espace à son lecteur : tout est expliqué, détaillé, rabâché. Résultat : ça n’avance pas. Fairbrother s’écroule, mort, page 13. On l’enterre page… 213. Et les messages du « Fantôme_de_Barry_Fairbrother » postés sur le site du Conseil paroissial de Pagford font un bien pâle suspense. Verdict : ça se lit sans déplaisir. Sans crier au génie non plus.
LIRE « Une place à prendre », J.K. Rowling, éditions Grasset, 680 p., 24 €.

vendredi 28 septembre 2012

Une rencontre avec Toni Morrison


Ils ne sont pas nombreux les écrivains à déplacer autant les foules que Toni Morrison. On a encore pu le vérifier durant le festival America qui réunissait une cinquantaine d’auteurs d’Amérique du nord le week-end dernier à Paris. Auréolée de son prix Nobel de littérature, traduite en 50 langues, la grande dame des lettres américaines raconte inlassablement l’histoire de la communauté noire. A 82 ans, se déplaçant en chaise roulante, elle reste incroyablement accessible. Chaleureuse, simple, précise.
Toni Morrison (photo: Mathieu Bourgois)

Pouvez-vous nous expliquer le titre de votre nouveau roman, « Home » ?
Ce n’est pas moi qui l’ai choisi, c’est mon éditrice, mais j’en suis totalement satisfaite. Aux Etats-Unis, tout le monde, à part les Indiens, vient d’ailleurs, et tout le monde rêve avec nostalgie et envie de ce « Home », ce lieu imaginaire, de cette utopie, l’endroit où vous êtes en sécurité et où tout le monde est prêt à vous aider.
Contrairement à votre habitude, votre personnage principal dans « Home » est un homme. Pourquoi ?
D’abord, je voulais écrire sur un couple frère et sœur, une situation dont on ne parle presque jamais, ces couples où il n’y a pas d’arrière-plan sexuel. Ensuite, je voulais parler de la virilité, de ce que c’est que d’être un homme, ce mélange de beauté et de brutalité. Au début, pour Franck, mon personnage, être viril passe d’abord par la brutalité. Puis, petit à petit, il évolue pour découvrir qu’on peut être un homme digne, respecté dans la violence. A la fin, le frère et le sœur sont quasiment sur un pied d’égalité, lui moins viril, elle plus indépendante.
Malgré les humiliations, Franck est fier d’avoir été soldat.
Franck revient brisé par ce qu’il a vécu durant la guerre de Corée, mais, malgré tout il pense que l’armé a été une chance pour lui. Les noirs et les blancs étaient versés dans les mêmes bataillons, et ça, c’était déjà un succès à l’époque. Alors oui, ces soldats blacks étaient humiliés, insultés, déconsidérés, mais, malgré tout, ils étaient américains comme les autres, et ils vivaient cela avec fierté et honneur.
La musique est-elle toujours aussi importante dans votre travail ?
La musique, c’est notre voix. La voix des Noirs puisque les Noirs étaient réduits au silence. Et les musiciens sont toujours en avance, ils comprennent avant tout le monde les changements culturels. Les messages échangés furent d’abord empreints de religion avec le gospel, puis le blues amena une forme de liberté, avant que le jazz n’amène une couleur quasiment sexuelle. Après guerre, la musique, avec le scat, le be-bop, devient dissonante… un peu comme le monde, qui ne peut plus être normal après la bombe d’Hiroshima.
Quels sont les auteurs qui vous ont influencé ?
J’en citerais trois. William Faulkner, qui ressentait au plus profond de lui-même qui étaient les Noirs dans les années 40. James Baldwin, le premier à avoir du style, et plein de tendresse, dans ses essais politiques. Et Gabriel Garcia Marquez, qui m’a appris qu’on pouvait utiliser de la magie, des fantômes dans une narration sans avoir besoin de s’en excuser.
LIRE « Home », Toni Morrison, Christian Bourgois éd., 154 p., 17 €.

Le coup de coeur de Pierre Maenner



C’est un livre qui devrait finir dans un état lamentable, ne pas sortir des mains d’un seul lecteur sans en garder des traces. Un livre qu’il faudrait marquer à toutes les pages, tant il est plein de mots et d’idées et de formules et de situations magnifiques. Dans le rose et le noir, dans le tout et le rien, cet Egloff sait tout faire. Il sait faire rire, il sait faire pleurer, il sait vous balancer entre rires et pleurs, et vous faire enrager quand il ne raconte pas la fin. Il a avec lui un enfant qui voudrait tout savoir, et surtout ce que personne ne sait au fond : la mort. Pour les oiseaux, pour les renards, pour les gens, ça vient comment ? Et la noyade d’un chapeau, et la disparition d’un fusil à patate, et la perte d’un grain de sable, tout ce passé insupportable ? Le père dit ce qu’il peut et ce n’est pas facile. « Je veux pas que la vie ça dure deux minutes », dit l’enfant. On voudrait que ce livre dure une éternité.
LIRE « Libellules », Joël Egloff, éd. Buchet-Chastel, 192 p., 15 €.

vendredi 21 septembre 2012

Les lignes de vie de Marie-Hélène Lafon


On la lirait sur 500, sur 1000 pages, on ne se lasserait pas, mais Marie-Hélène Lafon a un défaut majeur : elle fait court. Heureusement, cet automne nous apporte deux livres de l’auteur, dont chaque page est davantage qu’un bonheur de lecture, plutôt une expérience sensorielle. Pour preuve, cet « Album », un abécédaire à la fois lyrique et délicat sur ce Cantal que la romancière ne cessera jamais de célébrer. Une déclaration d’amour répétée vingt-six fois, de « Arbres » (« Les arbres demeurent, ils ne désertent pas, ils ne peuvent pas le faire. Ils habitent. Ils ont vocation de patience. ») à « Vaches ». Au cœur de l’ouvrage, les deux fragments les plus importants : celui d’où remontent les « Odeurs » de sa région d’origine (voir l’extrait ci-dessous), puis, bien évidemment, à la lettre « P », « Pays », célébration bouleversante du Cantal, « maîtresse tenace, volcanique et très discrète », mais qui pourrait s’appliquer à n’importe quelle région pour ceux qui se sont exilés, arrachés de leurs racines : « J’en suis, martèle Marie-Hélène Lafon. De là-haut. J’en descends. Comme d’une lignée profonde. Lignée de vie, ligne de sens. Je n’en reviens pas de cette grâce insigne que c’est d’en être. »
Marie-Hélène Lafon vit aujourd’hui à Paris, où elle enseigne les lettres classiques. Avec « Les Pays », elle a choisi la forme du roman pour dire ce qu’a justement été cet arrachement à sa terre, aux siens, quand elle a décidé après le bac de quitter l’Auvergne pour s’inscrire à la Sorbonne. Un roman, certes, mais qui ne trompera personne : Claire, le personnage principal, doit être bien proche de l’étudiante timide mais opiniâtre que fut Marie-Hélène Lafon.
Très tôt, Claire sait que son monde, un monde qui s’est répété sur tant de générations, vit sa fin : les paysans ne s’en sortent plus. Cette génération est la dernière. Il faut s’en aller, changer radicalement de voie, quitte à se retrouver isolée, plongée en milieu au mieux indifférent, au pire hostile. Mais Claire est une battante : sur les bancs de l’école, déjà, elle s’acharnait à être la meilleure. Elle va continuer à l’université. La boursière qu’elle est, et qui travaille l’été dans une agence bancaire, n’a pas l’insouciance affichée par ses congénères. Elle mettra un an avant d’oser acheter un nouvel habit, presque une folie : un pantalon rouge. Elle se fait tout de même l’une ou l’autre amie, elle est invitée chez des parents dont la vie, la culture, les mœurs sont tellement à l’opposé de ce qu’elle a connu que ces visites, après la première gêne évacuée, en deviennent presque une fête.
Elle oublie peu à peu d’où elle vient. La distance s’installe. Elle rentre rarement au pays, et la famille vient encore plus rarement la voir. Mais alors que Claire traîne au musée du Jeu de Paume, place de la Concorde à Paris, elle voit passer par la fenêtre l’étape du jour du Tour de France. Et soudain tout revient : « L’enfance était là, ses étés ardents, le foin coupé, la touffeur des granges, et les maillots éblouissants de coureurs dont elle n’avait pas oublié le nom, Anquetil Merckx Poulidor Hinault. »
LIRE De Marie-Hélène Lafon aux éditions Buchet-Chastel, « Album » (110 p., 10 €) et « Les Pays » (208 p., 15 €).

samedi 15 septembre 2012

Le destin exceptionnel d'un homme normal

De prime abord, le livre est sans intérêt puisque, comme pour le Titanic, on en connaît par avance la fin : la défaite d’un camp, la victoire de l’autre. Et les médias ceux de l’image surtout, nous en ont livré chaque épisode, chaque anecdote, chaque froncement de sourcils. Et puis, le coup avait déjà été fait, en 2007, quand la voluptueuse et implacable Yasmina Reza n’avait pas lâché d’une semelle Nicolas Sarkozy durant sa quête victorieuse de l’Élysée pour écrire « L’aube le soir ou la nuit » ? A croire que le genre « journal de campagne » rédigé par un « véritable » écrivain, ça faisait chic. Plus crédible. Un genre compliqué, entre la nécessaire neutralité de l’observateur, et le danger de complaisance pour celui qui se glisse au cœur du dispositif.

Il faut croire qu’on en redemandait. Et, cette fois, c’est Laurent Binet qui s’y colle. Un choix a priori étonnant pour un jeune homme qui n’a que deux ouvrages à son actif, dont, certes, le très remarqué « HHhH » en 2012, Goncourt du Premier roman, mais, tout de même, bien moins expérimenté qu’une Yasmina Reza. A lui, donc, la lourde mission de mettre en scène l’éternel recommencement qu’est une élection présidentielle.
Ici, pour François Hollande, tout démarre lors des les primaires citoyennes. Le 20 juin 2011 : première rencontre entre le candidat à la candidature et l'auteur. Et bien sûr, la musique politique s’accommodant fort bien de ce genre de couac, rien ne se passe comme prévu : l'affaire DSK s'invite, et bouleverse la donne. Hollande devient le candidat des socialistes, bientôt le favori. Mais Sarko est une formidable «  machine à gagner ». Laurent Binet décrit, avec minutie, lucidité et beaucoup d’humour, l’ascension du futur président, en s’arrêtant évidemment beaucoup sur l’entourage, sur la cour qui se forme et s’agite autour de Hollande. On sourit souvent. On découvre un présidentiable à la fois au-dessus de la mêlée et bien installé les pieds sur terre, bosseur acharné, travailleur, diplomate. Un homme normal qui attend un destin exceptionnel.
LIRE « Rien ne se passe comme prévu », Laurent Binet, éd. Grasset, 307 p., 17 €.

On lit, mais on reste à distance

Philippe Djian
Chez Philippe Djian, la victime d’un viol, son personnage principal, est une executive woman. Avec Anne, rencontrée à l’hôpital un jour d’accouchement commun (la première a donné naissance, dans d’atroces douleurs, à Vincent ; le bébé de la seconde est mort-né), elles ont créé une florissante société de production audiovisuelle. Tout va bien, mais rien ne va. Avant même d’avoir été agressée, chez elle qui plus est, et par un inconnu cagoulé qui continue de la harceler téléphoniquement, le quotidien de notre working girl partait à vau-l’eau. Séparation avec le mari (Richard), hystérie avec la mère (Irène), incompréhension avec Vincent, ennui avec Robert (l’amant… le mari d’Anne). Heureusement, au milieu de ce marasme, surgit Patrick, le voisin, un cadre bancaire bien fade. En apparence, seulement…
Par l’écriture, la construction, la solitude qui englue les personnages, on pense beaucoup aux romanciers américains, à Michael Cunningham notamment. Aux toiles d’Edward Hopper, aussi. Malgré une thématique intéressante et d’actualité (la victime d’un viol est-elle en partie responsable de ce qui lui arrive ?), la mayonnaise ne prend pas. La faute en partie à un suspense factice, inutile.
LIRE « Oh… », Philippe Djian, éd. Gallimard, 240 p., 18,50 €.