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vendredi 14 décembre 2012

Des hommes pris dans la tourmente


La neige, la guerre. Chez Tierno Monénembo, nous sommes dans les Vosges. Et en Pologne chez Hubert Mingarelli. Des histoires à vous arracher le cœur.

« Vous avez tout de même entendu parler du bastringue que cela faisait en ces années-là à cause des Boches, des Ritals, des Bolcheviques, des Ingliches, des Yankees, et de tas d’autres gens qui, tous, en voulaient à la France, et avaient décidé, allez savoir pourquoi, de mettre l’univers sens dessus dessous rien que pour nous emmerder ? » Ces années-là ? 1939-45. Dans un « trou perdu des Vosges », à Romaincourt et sa centaine d’habitants, deux clans en fait où la haine le dispute à la consanguinité. Là, les Valdenaire père et fils, partis aux champignons, vont découvrir dans un fourré « une masse sombre et inquiétante ». Un « pauvre nègre, […] résolu et imperturbable comme tous ceux qui avaient décidé de s’en remettre au sort. »
On vous passe une kyrielle d’épisodes plus tragi-comiques les uns que les autres, mais ce « nègre » va survivre. Et même devenir une figure du village. Adopté en quelque sorte.
« Le Terroriste noir » est certes une fiction, écrite dans une langue chatoyante, bondissante, truculente, où une certaine Germaine, une enfant à l’époque des faits, raconte ce qu’elle sait et la part de mystère aussi. Mais Tierno Monénembo, l’auteur, prix Renaudot en 2008 pour « Le Roi de Kahel », s’est appuyé sur la véritable histoire d’un compatriote Guinéen, Addi Bâ, né vers 1916, adopté en France à l’âge de 13 ans et qui deviendra l’un des ces « tirailleurs sénégalais », ces « frères obscurs » comme les appelait Léopold Sédar Senghor. Des hommes qui se sacrifièrent pour un pays qui n’était pas le leur. Addi Bâ fut de ceux-là : trahi par on ne sait qui, la Gestapo finira par l’attraper. Par l’achever. Parce qu’il était noir, ce combattant de la France libre ne recevra la médaille de la Résistance qu’en 2003, soixante ans après son exécution…
Hubert Mingarelli
Les trois soldats du « Repas en hiver » d’Hubert Mingarelli  - franchement, un roman à vous arracher le cœur - sont, quant à eux, du mauvais côté de l’Histoire. Emmerich, Bauer et le narrateur font partie de l’armée d’occupation allemande en Pologne. Leur existence se limite à deux choses : lutter contre le froid et obéir au lieutenant Graaf, un officier qui leur mène la vie dure.
Tierno Monénembo
Les ordres sont un peu toujours les mêmes : il faut « fusiller ». Qui ? D’abord, on ne sait pas. Nos trois recrues n’en peuvent plus et, passant par-dessus la tête de Graaf, demandent et obtiennent une faveur de leur commandant : faire bande à part. Ils partiront à l’aube, sans avoir mangé, avec comme mission d’en ramener un. Un quoi ? Un Juif, un de ceux qui se terrent dans des trous creusés dans la forêt, un des rares à avoir survécu. La « chance » est de leur côté : ils en trouvent un. Mais, avant de reprendre le chemin du cantonnement, ils vont se préparer une soupe dans une ferme abandonnée. Là, ils vont être rejoints par un Polonais de passage, dont ils ne comprennent pas la langue. Et dont l’antisémitisme affiché va, contre toute attente, réveiller chez nos soldats un sentiment de fraternité vis-à-vis de leur prisonnier. Les voici face à une question qui changera, imperceptiblement mais fondamentalement, leurs vies : faut-il le ramener ou le libérer ? 
LIRE « Le terroriste noir », Tierno Monénembo, éd. du Seuil, 206 p., 17 €.
« Un repas en hiver », Hubert Mingarelli, éd. Stock, 138 p., 17 €.

vendredi 7 décembre 2012

Dannie et Lucie, entre présence et absence



Patrick Modiano et l’historienne Michelle Perrot, enquêteurs de l’intime, apportent un peu d’ombre et de lumière à leurs mystérieuses « héroïnes ».

Jean, mais ce n’est pas son vrai prénom, rencontre Dannie. Ils marchent dans les rues du sud de Paris, se rencontrent dans des cafés, vont à l’hôtel. La nature de leur relation ? On ne sait pas. Le savent-ils eux-mêmes ? On a le sentiment que Jean vit entre terre et ciel, on pourrait penser que Dannie le manipule. Et parfois non. Jean ne pose jamais de questions, il y en aurait tant à poser. Un jour, Dannie demandera à Jean de sonner à une porte. Et là, soudain, Jean se sentira « léger, oui, débarrassé d’un remords, de je ne sais quelle culpabilité, […] ce poids que nous traînions malgré notre jeunesse et notre insouciance. » Jean finira dans les bureaux de la Mondaine, où un certain Langlais l’interrogera sur ses fréquentations, sur Dannie, et sur ces hommes qui lui tournaient autour, qu’on qualifiera au mieux de mystérieux, au pire de louches. Et Jean va apprendre qu’un meurtre a été commis à l’adresse même où il avait sonné…
Patrick Modiano se frotterait-il au polar ? Sûrement pas. Une fois encore, le magicien des fragments intimes tente d’accommoder les restes du temps passé. « Le passé ? Mais non, il ne s’agit pas du passé, mais des épisodes d’une vie rêvée, intemporelle, que j’arrache, page à page, à la morne vie courante pour lui donner un peu d’ombre et de lumière. […] Ce sentiment que vous éprouvez  si vous contemplez longtemps une fenêtre éclairée : un sentiment à la fois de présence et d’absence. »
Patrick Modiano
On sent chez l’historienne Michelle Perrot le même acharnement à vouloir rendre justice aux traces, à ce qui a existé même si les témoins ne peuvent plus parler. Dans « Mélancolie ouvrière », elle met ses pas dans ceux de Lucie Baud (1870-1913), ouvrière en soie du Dauphiné, femme rebelle et oubliée. Plongée dans la documentation ou arpentant les lieux de Lucie, Michelle Perrot renoue les fils d’une existence à peine audible au milieu des grondements de l’Histoire et qui dit pourtant tellement sur l’humanité. Le parcours d’une gamine qui devient à l’âge de douze ans apprentie chez Durand frères, une soierie à Péage-de-Vizille. « Rapidement productives, les apprenties sont néanmoins peu ou pas payées ; pour un oui, pour un non, des amendes réduisent les gages convenus en principe avec les familles. […] Dans le mouvement incessant et le bruit assourdissant des machines, impossible de souffler. Au bout de journées excédant douze heures, les corps sont rompus. »
Michelle Perrot
Le 14 octobre 1891, Lucie Marie Martin épouse à Vizille Pierre Jean Baud, garde champêtre de la ville. Elle a 21 ans, lui 41. Il mourra en 1902, la plongeant dans le dénuement. « Paradoxalement (ou logiquement), cette disparition semble délivrer Lucie de la soumission à l’ordre républicain et patronal. Voici venu le temps de la révolte : quatre années d’une densité exceptionnelle. » Une vie de combats faite de hauts, quelques succès après des grèves extrêmement longues et dures, et des bas, les défaites, le découragement, une tentative de suicide. Lucie Baud meurt en mars 1913. Si tôt, comme épuisée par « la vie mouvementée de cette héroïne oubliée. »

LIRE « L’herbe des nuits », Patrick Modiano, éd. Gallimard, 182 p., 16,90 €.
« Mélancolie ouvrière », Michelle Perrot, éd. Grasset, 190 p., 11 €.

Nick Kent : le coup de coeur de Hervé de Chalendar



Peut-on faire confiance à un rock-critic qui considère que « Station to Station » est le meilleur album de Bowie alors que même un sourd de naissance sait que le choix se situe plutôt entre « Hunky Dory » et « Ziggy Stardust » ? Oui, parce ce que ce même type porte aux nues « Hejira » de Joni Mitchell, et que c'est effectivement l'une des plus belles choses entendues depuis l’invention des oreilles. Et surtout parce que ce rock critic, c'est Nick Kent.
©UlfAndersen
S’il y a un type qui connaît son sujet, c'est bien lui. Il n'avait qu'une petite vingtaine d'années qu'il était déjà compagnon de défonce d'Iggy Pop, de Led Zep ou des Stones avant de se faire démolir à coups de chaîne de vélo par Sid Vicious himself. On peut ajouter qu'il fut l'ex de Chrissie Hynde, future Pretenders. De quoi réécouter « Station to Station » de façon plus attentive...
Pigiste dans un fanzine, Nick Kent est débauché à 21 ans, en 1972,  par le New Musical Express. Il expérimente alors un « journalisme d'action », « dans la mêlée, participant aux événements pour en extraire l'essence et le traduire dans une nouvelle forme d'art... » Pas le genre à pointer à la rédaction de 8 à 17 h. Il deviendra l'un des acteurs les plus influents de ces seventies durant lesquelles tant de chef-d’œuvres ont été gravés et tant d'excès commis. Il sera, l’été 75, guitariste éphémère des Sex Pistols. Et finira en junkie SDF.
Son livre raconte sa traversée à hauts risques de cette décennie de l'enfer. Les cinq premières années racontent une ascension, les cinq suivantes une déchéance. Traduits par sa compagne Laurence Romance, ces souvenirs sont vraiment stupéfiants. S'il n'échappe pas à une certaine vanité (Kent aurait inspiré le « All The Young Dudes » de Bowie et le « Shine On You Crazy Diamond » du Floyd...), il livre un regard essentiel sur la dureté d'une époque dangereusement folle. C’est le complément nécessaire au déjà nécessaire « Life » de Keith Richards.
LIRE « Apathy For The Devil, Les seventies, Voyage au cœur des ténèbres », Nick Kent, éd. Rivages Rouge, 340 p., 21,50 €.

vendredi 30 novembre 2012

Les Belges, un peuple unique, à défaut d’être unifié



C’est une somme. Hénaurme, picaresque, fantaisiste, et curieuse de tout, culottée, l’œuvre d’un frappadingue qui aurait gardé la maîtrise entière de sa créature. Patrick Roegiers se prend pour le Frankenstein d’outre-Quiévrain, et son monstre à lui est ce roman insensé, passionnant, politique, ce « Bonheur des Belges ». Un titre en forme de provocation (et en forme d’hommage et de pied-de-nez au « Chagrin des Belges » de Hugo Claus) puisque, vu de chez nous, on se demande bien comment ces gens-là, Wallons et Flamands, pourraient être heureux, entre leur climat pourri, leur pathétique guerre linguistique, leur absence de gouvernement (record du monde, s’il vous plaît), leur Marc Dutroux, et on en passe des plus sinistres et des plus ahurissantes.
Et pourtant si, elle tourne, la planète belge. On ne sait pas trop dans quel sens, et ses habitants auraient une fâcheuse tendance à marcher sur la tête, mais bon, ça les met à part. Un peuple unique, à défaut d’être unifié. Pour Patrick Roegiers, c’est tout juste si sa Belgique n’est pas la terre d’élection de Prométhée, mais si, vous savez bien, le Titan qui, dans la mythologie grecque, donnait pouvoir à l’homme de se distinguer de l’animal, donnant le « feu sacré » à la race humaine. Le feu sacré, voilà ce qui semble animer ces êtres confus installés entre la Mer du Nord et les Ardennes.
Pour nous le prouver, avançant par rapprochements d’idées ou par associations de sons, Patrick Roegiers part d’un garçon de onze ans, sans prénom, sans famille qui va vivre toute l’Histoire de la Belgique en une seule journée. Fuyant Yolande Moreau (oui, la comédienne), il part à l’aventure. Attachez vos ceintures, ça va secouer : « Allons, dans mes bras, les amis. Tout est permis. Le spectacle est partout. Entrez dans la danse ! » On retrouve l’enfant à Waterloo, sur le champ de bataille, où il rencontre un Victor Hugo en charentaises. Puis il participe à la création de la Belgique, en 1830 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Il visite l’exposition universelle de 58 (oui, 1958, ces six mois bénis où la Belgique fut le centre du monde) en compagnie de Renaud, Alard, Richard et Guichard, les valeureux jeunes gens de la chanson de geste médiévale « Les quatre fils Aymon ».
Ça ne se calme pas : notre héros gagne le Tour des Flandres cycliste. Puis il est envoyé dans les tranchées de la Première guerre mondiale sous le nom de Vilain Flamand (sic). Et meurt au combat pour n’avoir pas compris les ordres de ses supérieurs… francophones ! On croisera aussi Verlaine (et Rimbaud), ou le capitaine Haddock, ou le peintre Ensor au carnaval d’Ostende, ou le collabo Léon Degrelle… qui se prend pour Tintin, ou le photographe Nadar et son gigantesque ballon, « le Géant », qui inspirera Jules Verne pour « Le Tour du monde en 80 jours ». Et les figures contemporaines : Johnny Hallyday, Jean-Claude Van Damme, Arno, Sœur Emmanuelle, Maurice Béjart, Hercule Poirot, tant d’autres. Un index est fourni en fin d’ouvrage « pour distinguer le vrai, du vraisemblable et de l’invraisemblable. » Pour encore mieux dévorer cette somptueuse fresque sur ce fascinant pays, « un rêve qui reste un rêve ».
LIRE « Le Bonheur des Belges », Patrick Roegiers, éditions Grasset, 460 p., 22 €.

vendredi 23 novembre 2012

"Nous avons décidé de ne pas nous quitter"


Février 1942, au Brésil, on retrouve les corps enlacés de Stefan et Lotte Zweig, suicidés. Un amour infini, que l’on retrouve dans leurs lettres.

Stefan Zweig
« Stefan Zweig se tua le premier. Il s’empoisonna sur le lit, tourné vers le plafond, et agonisa les mains croisées. [Il] était déjà mort avant que Lotte ne se suicide. Elle l’enlaça de sa main gauche, allongée à sa droite. » Nous étions le 23 février 1942, à Petrópolis, au Brésil, à une cinquantaine de kilomètres de Rio de Janeiro. Le suicide de Stefan Zweig fit l’effet d’une bombe : on se demandait comment un écrivain aussi reconnu, aussi célébré que l’auteur d’« Amok », de « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » ou du « Joueur d’échecs », avait pu en arriver là, lui qui « avait l’air si fort, si solide » (d’après l’écrivain français Romain Rolland), lui « qui aimait tellement la vie… » (dixit Klaus Mann, le fils de Thomas Mann).
On imaginait que Stefan et Lotte Zweig vivaient au paradis. Dès leur installation en septembre 1941 à Petrópolis, Stefan avait écrit à sa première femme, Fridrike : « aussi primitif que cela puisse être ici, j’y serai libéré des hôtels et n’aurai plus à m’occuper des valises. » Car, depuis qu’il avait quitté l’Autriche en 1933, fuyant le nazisme, Stefan, bientôt accompagné de sa nouvelle épouse Lotte (qu’il avait rencontré en 1934 quand elle fut embauchée à Londres pour être son assistante), n’avait plus jamais cessé de voyager. Amérique du Sud, Etats-Unis, Angleterre, Stefan Zweig était accueilli partout en vedette, mais il ne se sentait chez lui nulle part, « je n’appartiens à aucun lieu et je suis un étranger partout » écrira-t-il.
Petrópolis aurait du être leur refuge, un lieu de paix et de tranquillité. Le Brésil était alors une destination très courue par les immigrants et réfugiés juifs, et la plupart s’intégreront vite à la société brésilienne. Pour les époux Zweig, ce ne sera pas le cas : ils vont se sentir coupables de vivre dans un environnement idyllique quand tant de leurs amis souffrent de la guerre. Le climat non plus ne leur est pas favorable, la pluie accable Lotte à cause de son asthme, la chaleur les empêche de travailler. Et, comme l’analysent Darien J. Davis et Olivier Marshall en introduction des « Lettres d’Amérique » aujourd’hui publiées : « des tensions psychologiques se retrouvent dans toutes les lettres de Petrópolis : entre l’ancien et le nouveau, ce qui a été perdu et ce qui a été découvert, le pessimisme et l’optimisme. Au fil des lettres, le sentiment d’isolement et le désespoir s’intensifient. » Bientôt, Stefan n’aura plus la force d’espérer la chute d’Hitler. La dépression, une vieille connaissance, aura pris le dessus.
On a longtemps pensé – c’est la thèse de la plupart des biographes de Zweig – que Lotte fut une épouse effacée, quasi-muette. Les lettres d’Amérique montrent au contraire une femme, certes très affectée par sa santé fragile et par les « ténèbres » qui assaillent son mari, mais bien présente. La main dans la main avec Stefan, à la vie à la mort. L’avant-veille de leur suicide, Stefan écrit à son beau-frère, le frère de Lotte : « nous avons décidé, unis dans notre amour, de ne pas nous quitter. » Le même jour, Lotte écrit à sa belle-sœur : « Croyez-moi, c’est mieux ainsi. » Paroles d’une épouse amoureuse, digne, décidée.
LIRE « Lettres d’Amérique », Stefan et Lotte Zweig, éditions Grasset, 304 p., 22 €.

jeudi 22 novembre 2012

Jeudi, les meilleures ventes



Best-sellers

Romans

1. « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert », Joël Dicker, éditions de Fallois, 22 €.
2. « Le sermon sur la chute de Rome », Jérôme Ferrari, éditions Actes Sud, 19 €.
3. « Fifty shades, vol. 1 : Cinquante nuances de Grey », E.L. James, éditions J.C. Lattès, 17 €.
4. « Peste & Choléra », Patrick Deville, éditions du Seuil, 18 €.
5. « Le siècle, vol. 2 : L’hiver du monde », Ken Follett, éditions Robert Laffont, 24 €.
6. « Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie Otsuka, éditions Phébus, 15 €.
7. « Une place à prendre », J.K. Rowling, éditions Grasset, 24 €.
8. « Troisième humanité », Bernard Werber, éditions Albin Michel, 23 €.

Essais et documents

1. « Le dictionnaire de Laurent Baffie », Laurent Baffie, éditions Kero, 16 €.
2. « Sauve toi, la vie t’appelle », Boris Cyrulnik, éditions Odile Jacob, 23 €.
3. « Grands-parents : à vous de jouer », Marcel Rufo, éditions Anne Carrière, 17 €.
4. « Patients », Grand Corps Malade, Don Quichotte éditions, 15 €.
5. « Acquittée : je l’ai tué pour ne pas mourir », Alexandra Lange, éditions Michel Lafon, 18 €.
6. « Prime time : profitez pleinement de toute votre vie », Jane Fonda, éditions Plon, 22 €.
7. « Petit traité de l’abandon », Alexandre Jollien, éditions du Seuil, 14 €.
8. « Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux », Philippe Even, Bernard Debré, éditions Le Cherche Midi, 24 €.

SOURCE Ventes du 12/11 au 18/11/2012. Exclusivité Ipsos/Livres hebdo



mercredi 21 novembre 2012

Le coup de coeur de Pierre Maenner



Il y a là les graines d’une enfance, d’une adolescence, ramassées pêle-mêle et ressemées le long du chemin, beaucoup plus loin, en petits paquets numérotées mais plus ou moins chamboulés. Egrenés par petites touches, des bouts de souvenirs effervescents qui font des bulles et reviennent à la surface, de ceux qu’il faut bien dire un jour parce qu’ils vous minent, qu’ils ne se décomposent pas et qu’on n’enterre rien. Les miettes d’une jeunesse. Lui, sa jeunesse n’a pas été de pain blanc. Traversée de morts-vivants qui ne le quittent pas, serait-ce au terme du chemin. Un père noyé dans l’alcool, une chienne crevée, une mère de même, un décor de grands-parents qui n’ont pas suffi à parer aux absences. Des envies de regrets qui ont de la peine à passer et la colère qui en reste, de n’avoir pas eu sa place au milieu d’un tel entourage. Et comme il en va dans les livres nécessaires, un souffle d’immense émotion.
LIRE « Autour de moi », Manuel Candré, éd. Joëlle Losfeld, 100 p., 11,90 €.

Le coup de coeur de Martine Marion



Le Liban, un pays où le pire n’est jamais sûr. C’est cela le Liban, toujours blessé, jamais à terre, comme le raconte Amin Maalouf (ancien prix Goncourt pour « Le rocher de Tanios ») dans « Les désorientés », un livre né d’un retour bouleversant dans son pays natal, en 1994, après des dizaines d’années d’exil. Ici, on plonge dans le Liban heureux, celui d’avant la guerre de 1975, lorsqu’une bande de copains, « Les Byzantins », rêvaient d’un pays réconcilié, d’un pays de paix. Mais le délicieux vin produit dans les plaines de la Bekaa a tourné au vinaigre. Les joyeux drilles ont pour la plupart quitté le sol natal. « Nous étions jeunes, c’était l’aube de notre vie, et c’était déjà le crépuscule » écrit Adam revenu au pays pour assister aux obsèques de son « ex-ami » Mourad, qui s’est « vendu » à l’occupant pour garder sa propriété au Levant. Fallait-il partir, fallait-il rester ? Naïm le Juif a choisi le Brésil, Albert les Etats-Unis, Ramzi, saisi par la foi, est devenu moine, Nidal a préféré le camp de l’islam, Adam, l’historien s’est installé en France. « Je ne suis allé nulle part, c’est le pays qui est parti » dit-il. Tous avaient été mis au monde pour construire un monde de fraternité. Tous ont pris des chemins différents qu’Adam voudrait pouvoir voir converger à nouveau. L’idée lui vient d’organiser des retrouvailles, avec la complicité bienveillante de la belle Sémiramis. En retraçant la vie de chacun, il a déjà fait une grande partie du chemin pour démêler les fils de ces destins croisés, dessinés au long de pages magnifiques. L’heure de la fête approche, certains de ces copains d’avant ont déjà posé le pied sur le sol libanais. Mais l’Histoire est cruelle, même lorsque, comme un loukoum, elle se fond en littérature. La rencontre, improbable, devient gouffre d’amertume et de désolation.
LIRE « Les désorientés », Amin Maalouf, éditions Grasset, 520 p., 22 €.

vendredi 16 novembre 2012

A la vitesse d'une balle de revolver


Les années 80. Un vent de liberté, de folie, le punk. Mais aussi : la drogue, la fin des utopies, de l’innocence. Qui nous valent de superbes livres.

Anne Berest
C’est un roman en forme d’escargot. Un récit en cercles concentriques. On tourne autour du pot, lentement, et de plus en plus près. Ça ne fait pas l’affaire de Denise, la narratrice. Elle, elle veut aller vite, droit devant, pour connaître la vérité sur son père, Patrice Maisse, une étoile filante du cinéma français. Savoir, surtout, ce qui s’est passé entre mars et Noël de l’année 1985 quand papa est parti « en voyage ».
Personne ne veut lui en parler. Ni Matilda, sa mère. Ni ce Paul-Antoine, rencontré sur l’île de Porquerolles, un bavard invétéré… qui s’était fermé à double tour à l’évocation de 1985. A 22 ans, Denise devrait s’y faire : s’accommoder des silences, laisser les fantômes où ils sont. Mais elle n’y parvient pas et jette son dévolu sur un certain Gérard Rambert, expert en art, qui a bien connu son père. Commence un étrange jeu du chat et de la souris. Pervers en diable, Rambert est manipulateur, hâbleur, retors, mais il est peut-être prêt, lui, à dévoiler ce qui ne doit pas être…
Anne Berest jongle ainsi avec les nerfs de son héroïne comme avec les nôtres (elle nous met KO page 216… et il en reste encore 100, formidables, à lire). Digressions, fausses pistes, elle tisse une toile étrange, et pourtant, tout s’assemble, tout fait sens. D’apprendre par exemple qu’Abraham Rosenberg, né à Strasbourg, avait attendu 1963 pour prendre le nom de Rambert, ça nous dit quoi ? Que cela avait changé beaucoup de choses pour Gérard, son fils, 10 ans à l’époque : qu’il n’y aurait plus « de sale Juif » quotidien dans la cour de l’école. Cette humiliation-là, qui rend fort aussi, qui nous détache du lot aussi, on la retrouvera ailleurs dans le roman : quand le lien sera fait entre Gérard et Patrice Maisse. Ils ont séjourné ensemble chez « Le Patriarche », cette association créée en 1972 par Lucien Engelmajer, et qui au nom de la lutte contre la toxicomanie broiera tant de vies (même s’il en sauvera d’autres). Un séjour effroyable. Anne Berest ne juge pas. N’empêche : ces pages-là forment un réquisitoire implacable.
Yves Tenret, en ses "folles années"
« Funky boy » d’Yves Tenret pourrait être la lecture complémentaire d’Anne Berest. Celle-ci nous donne à lire les conséquences de la folie, dans ses beaux et ses atroces aspects, qui anima la génération des années 70 et 80. Yves Tenret nous plonge au cœur de cette démence. Comme le dit l’un de ses personnages : « Je voulais être l’émeute par elle-même. […] Je voulais inventer de nouveaux sentiments comparables en puissance à la haine et à l’amour. […] Je voulais faire la guerre de la liberté avec générosité et colère. » Le programme imparable des indomptables.
Dans ce collage de textes rythmé par des photomatons improbables, le « rien n’est sérieux » (no future ?) fraternise avec le « je vous prends de haut » (rebel ! rebel !), la posture défie la sincérité. Lire, fumer, déconner, vivre, « hurler, pourquoi ? ». Comme dans ses précédents ouvrages, Yves Tenret se présente en iconoclaste invétéré mais vertébré. Quand on l’aura fiché dans une case, il sera content : il s’en sera déjà évadé. « Le paradis sur terre sinon rien ». Sinon l’enfer ?
LIRE « Les Patriarches », Anne Berest, éditions Grasset, 320 p., 19 €.
« Funky boy », Yves Tenret, médiapopéditions, 112 p., 12 €.

vendredi 9 novembre 2012

Le coup de coeur de Jacques Bertho



Mister Tressider a plusieurs vies : il écrit sous trois pseudonymes. Ecrivain à petite renommée, revenu de ses illusions, il pond avec régularité mais sans génie des polars, des romans à l’eau de rose et des romans policiers historiques.
Et voilà que le mystère fait irruption dans son existence grisâtre de solitaire misanthrope fauché : son ex-femme Géraldine, joli brin de fille mais vraie garce délétère, a disparu (et pas mal de pognon avec).  On ne tarde pas à identifier son cadavre… Tressider sait bien que dans la vraie vie, l’enquêteur amateur des romans n’existe pas. Mais son agent littéraire, Elsie, fonceuse au (très) franc parler, se met en tête d’élucider cette mort qui a bien des aspects bizarres…
Avec beaucoup d’esprit et d’humour, l’auteur tricote un très plaisant labyrinthe avec jeux de miroirs, multiples effets en abîme, sans oublier les éclats de surprise.
LIRE « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », L. C. Tyler, éd. Sonatine, 231 p., 16,20 €.

vendredi 2 novembre 2012

Le pays où l'herbe n'était pas plus verte


Julie Otsuka

Elles ont fait un grand voyage, la traversée du Pacifique, ces milliers de Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXè siècle pour épouser en Californie un homme qu’elles n’avaient pas choisi, qu’elles connaissaient par quelques lettres et une photo, souvent mensongères. Car, à l’arrivée, ce n’est pas une existence de soie et de roses qu’elles ont découvert, mais un quasi-esclavage, aux champs, à la maison, au lit. Leurs maris n’étaient pas des monstres, juste des compatriotes aussi déshérités qu’elles, relégués dans la cale de l’American dream des années 20. Et quand, après avoir survécu à tant de misère, d’accablement, de brimades, elles relèvent la tête, font des enfants, envisagent un avenir, la guerre éclate. Le Japon choisit l’Allemagne nazie, contre les Etats-Unis. La rumeur, puis les autorités, désignent les immigrants japonais comme l’ennemi intérieur. Comme ailleurs, le bouc émissaire va être brutalisé, mis à l’index, pillé. Et, bientôt, déporté.
Julie Otsuka raconte à la manière d’un chœur antique cette effroyable épopée. Comme si elle voulait ressusciter chacune de ces voix, qui ont si peu parlé, qu’on a si peu écouté, toujours soumises, toujours dans l’espoir, toujours à penser qu’en travaillant sans relâche elle finiraient par toucher les étoiles. Par décrocher un sourire, un peu d’attention, une identité. Mais non, les hommes n’aiment pas les innocents. C’est déchirant, bouleversant, admirable.
LIRE « Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie Otsuka, éditions Phébus, 144 p., 15 €.