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vendredi 15 novembre 2013

Le garçon plongé dans la violence



C’est le prix Femina étranger 2013, et c’est une récompense amplement méritée. C’est le septième roman de Richard Ford, de retour à son meilleur, au niveau qui nous emportait d’émotion avec « Ma mère » ou « Une saison ardente ». C’est le récit d’une existence qui bascule à l’âge de quinze ans, et de ce qu’on a fait ensuite du « feu d’une vie ».
Richard Ford
Nous sommes en 1960 aux États-Unis, l’élection présidentielle oppose Kennedy et Nixon. Dell Parsons et sa sœur Berner, des jumeaux, grandissent dans le Montana entre leur père, Bev, un ancien de l’armée, qui enchaîne les métiers, et leur mère Neeva, fille d’immigrés juifs et jamais vraiment intégrée. Une famille, des silences, des espoirs, rien de particulier à en dire. Si ce n’est que le père se lance dans un trafic imprudent, contracte une grosse dette… et convainc sa femme de dévaliser une banque pour se refaire. Mais ces Bonnie & Clyde version losers se ratent, sont arrêtés, emprisonnés, la famille explose. C’est même la fin de cette famille. Pour Dell, les parents « avaient franchi un mur, ou une frontière, et Berner et moi, on était restés de l’autre côté. » Pour lui comme pour sa sœur, l’avenir s’appelle désormais l’orphelinat. Mais personne ne se manifeste, ni la police, ni les services sociaux. Alors, les jumeaux prennent la poudre d’escampette, chacun de son côté : Berner fugue en direction de Detroit, quand Dell, avec la complicité d’une amie de sa mère, s’enfuit au Canada, dans le Saskatchewan.
Là, « enfant de la ville transplanté du jour au lendemain dans un lieu désert inconnu », en pleine nature, il atterrit dans un monde où règne la violence physique et morale. Un univers où dominent les figures de l’imprévisible Arthur Remlinger, un américain au passé trouble, et de l’étrange Charley Quarters. Dell va devenir employé à l’hôtel de Remlinger et aide à organiser des chasses à l’oie. Et le sang ne va pas tarder à couler…
Dell, cet adolescent qui se passionnait pour le jeu d’échecs, ses règles, ses stratégies, et pour les abeilles, cet accomplissement de société et d’accord avec son milieu, va, tant bien que mal, affronter les sables mouvants d’une réalité qui se dérobe en permanence. Heureusement, comme sa mère aura l’occasion de le lui écrire, il possède une force : celle « d’imaginer tout et le contraire de tout. »
Richard Ford trace avec à la fois une grande sobriété et une infinité de détails le chemin de ce garçon qui saura se construire dans un environnement où seul semble compter la force. Une atmosphère proche des tableaux d’Edward Hopper, dans le silence et le drame de personnages esseulés et mélancoliques. Où Richard Ford, par la voix de Dell Parsons, nous livre sa leçon de sagesse : « Ce que je sais, c’est qu’on a plus de chances dans la vie, plus de chances de survivre, quand on tolère bien la perte et le deuil et qu’on réussit à ne pas devenir cynique pour autant ; quand on parvient à hiérarchiser, […] à garder la juste mesure des choses, à assembler des éléments disparates pour les intégrer en un tout où le bien ait sa place, même si, avouons-le, le bien ne se laisse pas trouver facilement. On essaie, comme disait ma sœur. On essaie. »
LIRE « Canada », Richard Ford, éditions de l’Olivier, 478 p., 22,50 €.

vendredi 8 novembre 2013

Trois façons de raconter la vie



Tant de noirceur, dans son trait et dans ses mots, et, paradoxalement, on n’en finit pas d’être ébloui par Frédéric Pajak. L’an passé, son « Manifeste incertain » donnait le la : les états d’âme d’un solitaire « contre l’air du temps et le temps qui passe. » En voici la suite, toujours dans les pas de Walter Benjamin, ce philosophe « rêveur abîmé dans le paysage », comme un frère d’errance de Frédéric Pajak à qui cette définition va comme un gant.
Nous marchons avec Walter Benjamin dans les rues de Paris. En 1913 d’abord, une première visite de deux semaines, puis surtout à partir de 1926 quand Paris devient sa nouvelle patrie : d’abord dans l’insouciance et le sérieux, puis dans l’inquiétude face à la montée du nazisme. Benjamin est juif. Il va follement aimer Paris, qui ne le lui rendra pas. Il y restera seul, miséreux, incompris. Le 9 mars 1938, il sollicitera du ministre de la Justice l’obtention de la nationalité française. « La justice ne lui répondra pas. » Il se suicidera en septembre 1940.
Bien sûr, d’autres figures traversent le Paris de 1926 de Frédéric Pajak. Celles entre autres de l’écrivain suisse Ludwig Hohl, qui découvre la capitale rue après rue, méthodiquement, et s’enivre dans les cafés, ou d’André Breton qui, lassé de sa femme et renvoyé par sa maîtresse, fond pour Nadja, qui devient sa muse, son héroïne. Mais, plus que tout, ce « Manifeste incertain », choisissant le dialogue entre le texte et le dessin, raconte l’envers du décor du Paris d’hier comme du Paris d’aujourd’hui, de la société d’avant-guerre comme de la société de notre XXIème siècle « globalisé » : « Paris a usé mille et mille têtes d’autant de joie, d’autant de peine ».
Pour raconter la vie, Marie Richeux a également choisi une voie originale : ses « Polaroïds », des textes qui entendent faire naître progressivement une image, comme se révèle la photographie sur un Polaroïd. Ces textes, Marie Richeux les écrit pour son émission quotidienne pour France Culture, et vient d’en publier une sélection. Autant de miniatures d’une rare finesse, obtenues grâce à un outil unique : un microscope à sensations. Le moindre tremblement de l’humain est saisi, approché, humé, disséqué, par l’auteur. C’est un peu foldingue, toujours inattendu, parfois militant : les « larmes noires » ou les « rais de lumière » de nos existences, comme l’écrit joliment Georges Didi-Huberman dans sa préface.
Enfin, le graphiste chinois Xu Bing propose carrément dans « Une histoire sans mots » un nouveau langage, celui de ses pictogrammes, pour raconter 24 heures de la vie d’un cadre. Heure par heure, la journée de M. Noir. Son réveil, le petit déjeuner, le métro, le bureau, les emails, les collègues, les soucis, les rêves, une rencontre sur Internet… On galère au démarrage pour comprendre et lier entre eux les pictogrammes. Et puis, comme pour une autre langue, quand on est familiarisé, on se divertit de la syntaxe, du style, des trouvailles d’une histoire bien plus profonde qu’un simple divertissement.
LIRE « Manifeste incertain, tome 2 », Frédéric Pajak, éditions Noir sur blanc, 224 p., 23 €.
« Polaroïds », Marie Richeux, Sabine Wespieser éditeur, 160 p., 17 €.
« Une histoire sans mots », Xu Bing, éditions Grasset, 128 p., 9,90 €.

vendredi 1 novembre 2013

50 ans de littérature gay aux Etats-Unis


50 ans d’auteurs gay aux States. Christopher Brom démarre son essai juste après la seconde guerre mondiale à une époque où l’on ne parle pas de ces « choses-là ». Puis on suit l'éclosion et la libération de cette parole dans les années 70 après les événements de Stonewall, et les conséquences de l’arrivée du Sida dans les années 80-90. On finit avec notre siècle et un certain essoufflement, une phase de transition vers… on ne sait pas encore quoi.
Au fil des pages on suivra la route d’un Allen Ginsberg, membre fondateur de la « beat génération » ; d’Edward Albee pour son « Qui a peur de Virginia Woolf ? » ; de Tennessee Williams, dont l’adaptation au cinéma de son « Tramway nommé désir » révèlera Marlon Brando ; de James Baldwin, noir et homosexuel né en 1924 à New-York (pas simple…) ; d’Edmund White et de sa magnifique trilogie « Un jeune américain », « La chambre de Giovanni » et « La symphonie des adieux » ; de Truman Capote, le maître du journalisme « gonzo », notamment pour son célèbre « De sang Froid » ; ou de Gore Vidal Vidal qui publia en 1948 « The City and the Pillar », livre qui fit scandale parce qu'il était le premier roman américain à mettre en scène des personnages clairement homosexuels et ne connaissant pas une fin tragique pour avoir défié les conventions sociales. On se souvient aussi d’avoir ri aux délicieuses et déjantées « Chroniques de San Francisco » d’Armistead Maupin, d’avoir été bouleversé par « Les Heures » de Michael Cunningham, d’avoir frémi en lisant la montée du nazisme vue par Christopher Isherwood, l’inspirateur du fabuleux « Cabaret ».
Avec érudition, mais avec beaucoup de clarté, l’auteur - qui s’est auto-écarté de sa sélection -, nous entraîne dans les pas de ces écrivains, leurs amours, le regard porté sur eux et nous raconte les œuvres qui lui semblent majeures. Au passage, on notera que même si l’étude se cantonne aux USA, la France y joue un rôle non négligeable, terre d’accueil ou d’inspiration.
LIRE « Anges batailleurs, les écrivains gay en Amérique de Tennessee Williams à Armistead Maupin », Christopher Bram, éd. Grasset, 410 p., 24 €.
Vient également de paraître le dernier roman d’Edmund White, « Jack Holmes et son ami » (éd. Plon, 384 p., 23 €).





Le choix de Jacques Bertho



Sombres nuages sur Nimbus, une scierie perdue loin au bout d’une voie ferrée gauchie, au cœur d’une immense forêt-marais de cyprès géants de Louisiane, dans les années 20. Une époque où le poison du racisme semble aller de soi et où l’écologie n’existe pas encore.
« Coupés de tout par la boue et les arbres », envahis d’alligators et de serpents mortels, les bûcherons costauds comme des gorilles s’étourdissent de gnôle frelatée et de bagarres. Byron, revenu traumatisé de la Grande Guerre, en rupture avec sa famille, maintient brutalement l’ordre dans ce bout de Far-West des bayous. Mais il gêne les mafieux qui tiennent le saloon et les quelques prostituées, et qui sont prêts à toutes les bassesses et ignominies… La mort rôde…
Ce roman séduisant marqué par des pages très fortes (notamment sur la guerre) voit se débattre des personnages charpentés ravagés par la violence autant qu’ils ravagent la nature.
LIRE « Le Dernier arbre », Tim Gautreaux, éd. du Seuil, 412 p., 20 €.

La poésie des étoiles filantes



Dans « My Generation », les Who chantaient « I hope I die before I get old » (j’espère mourir avant de devenir vieux). Andrès Caicedo et Guillaume Serp sont morts bien avant la vieillesse. Tous deux percevaient l’âge adulte comme un avenir accablant et menaçant, et n’ont pas souhaité y participer : le premier s’est suicidé à 25 ans en 1976 à Santiago de Cali en Colombie, le second a été retrouvé mort après avoir mélangé alcool et médicaments le 30 décembre 1987 chez ses parents à Paris. Il n’avait que 27 ans. Deux météores, donc, qu’on (re)découvre ces jours-ci en France.
Andrés Caicedo
Andrés Caicedo, considéré comme le Rimbaud des lettres colombiennes, fait aujourd’hui encore l’objet d’un véritable culte dans son pays. À Cali, il existe même un tour littéraire des lieux emblématiques de la ville, « La Ruta de Caicedo ». Plongé dans l’écriture dès l’âge de quatorze ans, il a produit des pièces de théâtre, des scénarios, de très nombreuses nouvelles… et deux romans : « Que viva la musica ! », considéré comme son chef-d’œuvre (et qui vient d’être réédité en poche) et ce « Traversé par la rage » qui nous arrive aujourd’hui. C’est un peu « Zazie dans les rues de Cali » : dans les années 60, un collégien doué à la fois pour la baston et pour les études (eh oui…) grandit tant bien que mal entre bagarres, séances de ciné et rock’n roll… et  revient se faire chouchouter par sa maman quand ça craint trop dans la rue. Il ne baisse les yeux devant personne, et salive devant deux choses : les « galladas », ces bandes de petits caïds qui font régner la terreur et se prennent pour James Dean, et sa cousine Maria, riche alors qu’il est pauvre

. C’est drôle, touchant, « un appel à la révolte poétique, espiègle et foncièrement irrévérencieux » comme l’écrivent son traducteur et ses amis dans la préface du livre.
Guillaume Serp
Guillaume Serp, quant à lui, arpentait le pavé parisien. Il était le chanteur leader du groupe de new wave Modern Guy (il a ainsi écrit des chansons pour Lio). Comme chez Caicedo, son roman est largement autobiographique. Nous sommes en 1978 : Philippe, le double de l’auteur, se glisse dans tous les lieux de la branchitude. Il vit avec Cassandre, mais dans le fantasme/souvenir d’Ancilla. On sort, on boit, on se drogue, on danse, on s’ennuie : on s’ennuie le jour, trop long, on s’ennuie la nuit, chargée d’espoirs puis de déceptions. Philippe ressent « un urgent besoin de quelque chose qui n’existait pas, ne pouvait pas exister et n’existerait jamais ». Ce qu’il appelle aussi « l’or du millième matin des alchimistes enroués. » Il se cherche un destin, dans la littérature ou le rock, vivant « dans l’attente d’un atroce tiraillement au ventre, d’une déchirure vive et rectiligne qui m’eût fait saisir un stylo ou un micro parce que je n’aurais pas pu faire autrement. Mais quand j’avais mal au ventre, c’était parce que j’avais mangé trop de chocolat. »
LIRE « Traversé par la rage », Andrés Caicedo, éd. Belfond, 180 p., 15 €. Du même auteur, en poche, « Que viva la musica ! », éd. 10/18, 264 p., 7,50 €.
« Les chérubins électriques », Guillaume Serp, l’éditeur singulier, 224 p., 16,50 €.