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vendredi 15 février 2013

Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve



On ne sait pas trop où nous sommes (on reconnaît Bordeaux), on ne saura rien de son travail à lui (elle est étudiante aux Beaux-arts). Durant six mois, selon ses mots à lui, ils vont passer des « heures merveilleuses ». Problème : elle cherche un ami, un alter ego, un « double avec qui il ne se passera jamais rien », alors que lui est certain d’avoir trouvé la femme de sa vie. « Je sais que c’est écrit. Tous les fleuves mènent à la mer », tente-t-il de se convaincre. Mais elle ne cède pas, l’amour est son tabou. Quand il insiste, elle lui envoie : « Je ne peux pas te donner ce que je n’ai pas. »
Marc Pautrel
Elle reste un mystère. « Je sais qu’elle cache des choses, soit par jeu, soit par peur, ou par honte, tout est possible. Elle a l’art du secret, l’habitude de taire et de compartimenter sa vie, je le sais, je le sens. » Et le premier de ces secrets, il va le découvrir, est qu’elle est « bipolaire », disent les psychiatres des institutions où elle est admise de temps à autre. Difficile, de fait, de la bousculer. Mais le garçon est têtu, c’est ça l’amour. Il s’enflamme : « Je serais son médicament parfait ». Il livrera un beau combat : « je ne me suis pas laissé faire, je me suis débattu, j’ai bataillé, j’ai tout fait pour résister et retourner les choses ». En vain. Elle aura été lumineuse (« polaire » aux yeux du narrateur, plutôt que bipolaire), se nourrissant de l’avenir, mais incapable de construire une histoire au présent. Elle était sa « terre promise ». Il a le sentiment, en prenant le train qui les sépare pour toujours, de n’avoir plus rien.
De ces mois douloureux, de ces instants fugaces, instables, Marc Pautrel fait un roman touché par la grâce. Un kaléidoscope de moments cristallins qui montre, comme le chantait Gainsbourg, que certains préfèrent fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve.
Philippe Vilain
Autre combat d’un homme éperdu, sidéré, dans « La femme infidèle » de Philippe Vilain, dont la phrase est toujours aussi somptueuse, voluptueuse y compris quand elle s’immisce dans le glauque des alcôves. Son récit est éternel : le mari vient de découvrir que sa femme le trompe. Les circonstances sont modernes : il l’apprend par un texto. « Elle avait oublié son téléphone portable sur une étagère de la bibliothèque. Je m’en saisis, sans raison, sans autre raison, je le jure, que de tromper l’ennui, sans m’expliquer non plus pourquoi, moi qui n’avais jamais suspecté ma femme durant nos huit années de mariage, ni nourri aucune méfiance envers elle, je me sentis comme appelé par son téléphone. » Très vite, il ne sait plus penser qu’à « ça » : « Sans doute fallait-il aussi que son infidélité devienne mon obsession pour que je me sente encore relié à ma femme. » Paradoxe de la descente aux enfers : on sait qu’on se fait du mal en ressassant, mais on ressasse.
Et, bien évidemment, il s’attaque aux douze travaux du mari bafoué (suivre sa femme jusqu’à l’hôtel où elle retrouve son amant, etc.). Au passage, il va en apprendre beaucoup sur… lui-même. Comme une révélation. De quoi, qui sait ?, prendre à son tour goût à la liberté…
LIRE « Polaire », Marc Pautrel, éditions Gallimard, 152 p., 15,90 €.
« La femme infidèle », Philippe Vilain, éditions Grasset, 160 p., 14,95 €.

vendredi 8 février 2013

Nicolas Ier, clap de fin !



Voilà, c’est fini. Patrick Rambaud en a terminé avec sa saga de Nicolas Ier. 2007-2012 : six ans qu’il nous propose, chaque mois de janvier, la chronique pour l’année écoulée de la vie à l’Élysée. Ouvrage remarquable pour garder la trace des turpitudes présidentielles et de son entourage. Comme une vigie, le juré Goncourt croque avec humour les petits et gros défauts de la vie politique durant la dernière campagne présidentielle. Personne n'est épargné : ni Sarkozy et sa Cour avec trahisons, mensonges et affaires, ni François Hollande - dit François IV, François Mitterrand étant le 3ème du nom -, ni Valérie Trierweiler dite la Marquise de Pompatweet.
Une série à relire avant de réclamer le retour de l'ex, le pouvoir pour le duc de Sablé (Fillon) ou le Comte de Meaux (Copé). Ce travail devrait être continué, citoyen, éclairé, drôle et intelligent. Mais la tâche est épuisante.
LIRE « Tombeau de Nicolas Ier et avènement de François IV », Patrick Rambaud, éd. Grasset, 232 p., 16 €.

Les Sonnets de Shakespeare



154. Dans chacun des 154 sonnets de William Shakespeare, il y a, « le plus souvent masquée par la sagesse d’un sourire, une pépite d’émotion. » Ça, c’est le poète et traducteur expert de l’anglais Jacques Darras qui le dit. Il vient de s’attaquer à ce chef-d’œuvre de la littérature. Et sa traduction est épatante, à la fois tout en passion et en retenue. Ce n’est pas de la poésie qu’on lit, c’est de la musique – lyrique, audacieuse – qu’on entend.
William Shakespeare
Ces sonnets, tous de la même forme (trois quatrains couronnés de deux rimes en retrait – la « chute » du poème en quelque sorte), célèbrent certes l’amour, le désir d’enfant (et la nécessité d’en faire), le beau, la brièveté de la vie… mais ils continuent de fasciner par le mystère qu’ils recèlent. « Rien n’est aujourd’hui connu sur les destinataires des Sonnets », rappelle d’ailleurs Jacques Darras. On ne sait pas qui est « le beau jeune homme princier » des sonnets 1 à 126 (ceux de 1 à 17 l’exhortent à se marier et à avoir des enfants, ceux de 18 à 126 sont un chant d’amour que lui lance Shakespeare…), ni qui est « la dame noire » des sonnets 127 à 154.
Ces « Sonnets » devraient pourtant nous éclairer. Cette forme est traditionnellement le lieu de la confession pour les poètes. Mais pour Shakespeare, le secret reste entier. En 1609, quand paraît le livre, William a quarante-cinq ans, il lui reste sept ans à vivre. Le sonnet « est à l’époque tout sauf un amusement gratuit ». Si l’Angleterre vit sous le règne de Jacques Ier, l’ombre du paranoïaque Henri VIII plane encore. Le sonnet est devenu « l’art de la lettre masquée ». D’envoyer des messages codés. Surveillé de près, donc. Aucun risque pour Shakespeare : il ne fait pas de politique. Certes obsédé par la mort, il veut se fait enchanteur. Mais, au fond, il ne révèle rien de lui. Ça restera vrai jusqu’à sa mort : « Ne dérangez pas ma poussière » est-il écrit sur la dalle de  l’église paroissiale de la Trinité à Stratford, sous laquelle il est enterré.
Comme pour ces « Sonnets », les nouvelles traductions des monuments de la littérature sont en genre en plein boum. Sur Internet, l’éditeur Publie.net s’en est fait une spécialité, avec notamment neuf nouvelles versions, dont sept signées par le romancier François Bon, de classiques de science-fiction de Lovecraft (en téléchargement à 0,99 € pièce !). Les éditeurs traditionnels ne sont pas en reste, avec quelques beaux succès à la clé : Philippe Brunet et sa traduction de « L’Iliade » d’Homère aux éditions du Seuil : 6 000 exemplaires vendus en grand format (le livre est aujourd’hui disponible en poche chez Points) ; la nouvelle mouture de « L’Énéide » de Virgile signée Paul Veyne, ancien professeur au Collège de France : plus de 11 000 exemplaires (éd. Albin Michel-Les Belles Lettres). Et Gallimard vient de publier à 8 000 ex. « La comédie » de Dante revue par le poète et universitaire Jean-Charles Vegliante. Des traductions à la fois proches de l’original et qui, selon l’expression de Jacques Darras, « se fondent sans se dissoudre dans le vers français moderne. » Certainement, la clé pour nous séduire.
LIRE « Sonnets », William Shakespeare, édition bilingue, nouvelle traduction de Jacques Darras, éditions Grasset, 334 p., 20,90 €. En librairie le 13 février.

vendredi 1 février 2013

Le coup de coeur de Hervé de Chalendar



Ces mots ont perdu toute substance, mais il faut bien les réemployer, et cette fois il faut les croire : oui, ce texte est un classique, un chef d’œuvre, un livre culte. Oui, il faut lire « Le secret de Joe Gould » parce que c'est une œuvre qui compte, entre journalisme et littérature.
Cette réédition chez Autrement reprend la première traduction française (de Sabine Porte), publiée en 2000 par Calmann-Lévy. Le livre consiste en la compilation de deux articles parus dans la rubrique « portraits » du magazine américain « The New Yorker », le premier en date du 12 décembre 1942, le deuxième dans les numéros du 19 et du 26 septembre 1964.
Joseph Mitchell
Deux articles forment un livre : c'est dire s'ils vont au-delà de ce que proposent les journaux aujourd'hui. Ce journalisme est le contraire de l'actuel, qui ne jure que par l'urgence. Mitchell a atteint la perfection parce qu'il s'est offert le luxe de l'extrême lenteur, et de l'extrême longueur. Un temps fou pour dresser le portrait d'un excentrique : Joe Gould, un « bohème » de Manhattan, dans les années 30 et 40. Un semi-vagabond madré, un type qui boit plus qu'il ne mange (du ketchup, surtout), assure avoir mesuré le crâne d'un millier d'indiens Chippewas, parler le langage des mouettes et, surtout, écrire un livre énorme, « L'histoire orale », déjà onze fois plus long que la Bible. Elle serait rédigée dans des milliers de cahiers crasseux, laissés ici ou là.
Le portrait est sincère, total, sans concessions. Le journaliste est le narrateur : il embarque le lecteur dans tous les bars du Village et de la 6e, lui fait partager son enquête, ses doutes, la relation nouée avec son sujet. C'est léger et dense, comme l'humanité.
Par touches impressionnistes, on perce le mystère Gould. Mais reste un mystère Mitchell. On raconte qu’après ce livre ce grand journaliste et écrivain s'est enfermé chaque jour dans son bureau du « New Yorker », mais qu'il n'a plus réellement été en mesure d'écrire.
LIRE « Le secret de Joe Gould », Joseph Mitchell, éditions Autrement, 187 p., 18 €.

vendredi 25 janvier 2013

Le coup de coeur de Pierre Maenner



Le bref récit est ce qui convient dans la circonstance, car les situations de ces treize nouvelles sont pour l’essentiel d’une interminable banalité. Cela dit, amours, caprices et compagnie, ce sont celles qui font le quotidien du monde et nourrissent son histoire de toute éternité. La banalité de la réalité n’est pas dénuée d’importance. C’est pourquoi ces nouvelles ne sont pas que des coups de projecteur sur un moment ciblé, ce sont des balayages sur des vies entières passées au pinceau du scanner. Au bout de l’épisode, il reste des images à ranger au rayon des archives, dans le tiroir obscur des expériences vaines et qui n’éclairent rien. La dernière nouvelle, celle qui donne son titre au recueil - « éponyme » comme on vous le serine aujourd’hui - est une superbe illustration de l’inutilité qu’il y a à revenir sur des occasions manquées. Cette inutilité qui a aussi des raisons d’être.
LIRE « Brefs récits pour une longue histoire », Roger Grenier, éd. Gallimard, 140 p., 13,90 €.