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vendredi 14 février 2014

Nos disparus, dans un miroir brûlant


Souvenez-vous : Frigide Barjot s’en est tant servi pour sa cause (l’opposition au mariage pour tous) de son « ami » homosexuel, pour affirmer que, mais si, elle comprenait, elle aimait « ces gens-là ». Cet ami, c’était Philippe Lambron, et son frère Marc, l’écrivain, ne supportant plus cette instrumentalisation, a décidé de publier le « tombeau » littéraire qu’il avait composé en 1995 et qui commençait par ces mots : « Mon frère Philippe est mort le 17 juillet 1995, un peu avant midi, dans une chambre de l’hôpital de Villejuif. Il aurait eu trente-quatre ans une semaine plus tard. »
Marc Lambron

Un frère cadet si différent, une enfance et une adolescence à Lyon et qui, à 22 ans, prend pied « dans la ville qui serait celle de sa mort. Un jeune provincial qui arrive à Paris échappe rarement à l’ivresse de la multiplication : tout est donné plus vite, plus fort, et plus facilement. » La belle vie… jusqu’à ce jour de juillet 1987 où un verdict vient « faire passer entre nous un monde d’adieux » : Philippe est séropositif. Et les traitements sont quasi-inexistants à l’époque. Comme dans le film « Dallas Buyers Club » actuellement à l’affiche, le condamné prend alors son existence en mains avec une volonté qui stupéfie ses proches. Puisque chaque chose est perçue sur le mode de « la dernière fois, peut-être », autant croquer dans cette vie qui s’en va, habité d’« une sagesse révoltée où l’enfant cohabitait avec le vieil homme. »
Olivier Charneux, bien qu’épargné par le fléau, a également vu mourir du sida tant d’amis depuis le début des années 80. Il arrivait à Paris, il découvrait son homosexualité, il se voyait « désinvolte, libre, impertinent, lucide, rêveur, joueur, combattant, nostalgique, beau, sentencieux » comme le Ferdinand, joué par Belmondo, dans « Pierrot le fou » de Jean-Luc Godard. Sa maman veut qu’il devienne professeur, il se lance dans le théâtre. L’écriture sera sa vie.
Olivier Charneux
Mais qu’il est difficile, quand on vient d’un milieu modeste de province, de trouver sa place dans le tourbillon de la capitale. Heureusement, le chemin sera balisé, parfois par hasard, parfois par passion, par des « phares » : un film, une pièce théâtre, des photos, un groupe de rock… qui diront que, oui, il faut oser, oui, il faut aimer, oui, être différent n’est pas une tare. Se lever, enthousiaste, comme toute la salle, pour applaudir Barbara sur scène. Vivre, à travers une exposition de Bram Van Velde, les états traversés par le créateur : « immodestie et renoncement, doute et colère, obstination et plénitude. » Croiser Hervé Guibert dans la rue, l’arrêter et lui dire : « Vous m’avez donné de la force. » Grâce à ces rencontres, à ces découvertes, l’existence paraît plus complexe, à la fois plus sombre et plus heureuse. On survit et on vit, on avance ou on se désespère, et, presque surpris, on se retrouve à aimer le même homme depuis trente ans. « Sans oublier d’inviter les absents à nos danses, les baisers infinis. »
LIRE « Tu n’as pas tellement changé », Marc Lambron, éditions Grasset, 140 p., 15 €.
« Tant que je serai en vie », Olivier Charneux, éditions Grasset, 160 p., 16 €.

vendredi 7 février 2014

Le coup de coeur de Pierre Maenner



Elles s'appellent Florence, Mathilde, Déborah, Charlotte. Elles valent toutes le voyage, mais il n'aime pas voyager. Il est incapable de prendre une décision, incapable de choisir une destination, incapable de larguer les amarres et les valises qu'il traîne avec lui. Le souvenir flou de son père, parti périr en mer. Sa mère et ses conquêtes éphémères. Et lui, sa vocation perdue, sa vie qui s'en va à vau-l'eau. Florence l'a quitté, il a quitté Paris et son boulot falot. Il retourne à Mathilde, qui fait un bébé avec son meilleur ami. Il est tenté de détourner Déborah, qui fait des plans avec un autre. Il trimballe un chat dans sa caisse à chat, qu'il espère rendre à sa maîtresse, Charlotte qui n'aime pas les chats. Il ne sait pas où il va, il ne va nulle part à force de faux pas. Au bout du compte, un beau premier roman qui ne va pas là où on aimerait qu'il aille et qui, à défaut de happy end, a une jolie fin.
LIRE « Entorse », Philippe Mathieu, éd. Buchet-Chastel, 224 p., 15 €.

Au-dessous du volcan



« Memphis et La Spia dorment dos à dos, les genoux repliés, la main réconfortante d’un espion italien sur la cuisse d’un auteur à succès vieillissant et perdu à Tanger. » C’est un été qui se termine, bientôt ce sera l’automne, une autre saison à trois car, outre l’espion (« une petite main » comme il se définit) et l’écrivain (américain, qui ne cesse de fuir et de se fuir, entre l’alcool et les barbituriques), il y a une femme, Lulù, une sublime actrice lassée des péplums qu’elle tourne à la chaîne, et qui se rêve « Hol-ly-woo-dienne. » Philippe Fusaro dit la fragilité du désir, notre incapacité à saisir le bonheur, parle de rédemption aussi (on songe à l’« Au-dessous du volcan » de Malcolm Lowry). Tout ici est décadence, légère, presque cruelle, les clichés sont à la noce (la femme fatale, la vie de palace…) et parfaitement assumés, l’écriture se fait sensuelle, ou hagarde. Un beau moment d’égarement.
LIRE « Aimer fatigue », Philippe Fusaro, éd. de l’Olivier, 156 p., 15 €.

Sade, l'homme libre, par Anne Vouaux



Limiter Sade à un libertin excessif ? Dommage… Il y a deux cents ans mourait le marquis de Sade dans la misère la plus complète, à l’âge de 74 ans, à l’asile de Charenton. Deux ouvrages donnent à voir l’étendue de la culture, de la liberté de jugement et de l’entregent d’un aristocrate déchu en des temps de tourmente politique exceptionnelle. « Les lettres d’une vie », choix de lettres du marquis établi par Jacques Ravenne, écrivain et collectionneur d’écrits de Sade, plongent le lecteur dans l’intimité du personnage, tour à tour amoureux, manipulateur, paranoïaque, colérique, érotomane, persécuté, selon une chronologie très détaillée.
Lettres de confidences et de supplication à l’abbé de Sade (l’oncle du marquis), d’amour ou d’insultes à ses amantes, de demandes pressantes d’argent à son notaire, d’injures et de demandes parfois très croustillantes à son épouse, écrites lors de ses 13 longues années d’emprisonnement : l’écriture est jubilatoire, l’insolence est celle d’un homme libre. « Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée, écrit-il à sa femme. Et que m’importe ? Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, je ne suis pas maître de la changer. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur : c’est celle des autres. », écrit-il depuis la prison de Vincennes en 1783. Il a été arrêté en 1777 pour une tentative d’empoisonnement lors d’une partie de débauche à Marseille. Il vivra son emprisonnement comme une terrible injustice.
Sorti au même moment, « Les sept vies du marquis » est un roman signé par Jacques Ravenne, bien documenté sur Sade. Un écrit qui prend son temps pour camper un contexte historique aux relents de cloaque, de sociétés secrètes, de mœurs dépravées et de surveillance généralisée : une fin de règne en civilisation pervertie qui se demande qui sont vraiment les plus vicieux… Avec ce regret qu’on perdrait presque l’épaisseur intellectuelle et spirituelle – si on peut risquer ce terme - du marquis dans ce décor très fouillé.
LIRE « Sade, lettres d’une vie », éd. 10/18, 260 p., 7,50 €.
« Les sept vies du marquis », Jacques Ravenne, Fleuve éditions, 490 p., 18,90 €.

Peur de l’autre ou peur du semblable ?


Gandhi ? Assassiné par un hindouiste nationaliste. Anouar el-Sadate ? Tué par un musulman égyptien. Yitzhak Rabin ? Abattu par un juif israélien. Ce ne sont que trois exemples, mais ils ouvrent de manière éclatante la démonstration de Russell Jacoby sur les vrais « ressorts de la violence » : les assassins de ces trois semeurs de paix venaient du même pays, de la même religion qu’eux. Oui, depuis le meurtre originel, celui d’Abel par son frère Caïn, l’ennemi vient le plus souvent de l’intérieur : c’est là, contrairement aux idées reçues, que réside la véritable menace.
Et les exemples sont infinis : la guerre de Sécession (1861-1865) a causé bien plus de morts aux États-Unis que tous les autres conflits impliquant le pays ; les juifs allemands exterminés durant la Seconde Guerre mondiale étaient parfaitement intégrés dans la société, ni étrangers, ni marginaux ; à Jewabne, un petit village du nord-est de la Pologne, où « tout le monde s’appelait par son prénom », une moitié du village a soudain tué l’autre (la population juive) un jour de l’été 1941 ; au XVIème siècle, « les catholiques français honnissaient les protestants français, pas les Turcs musulmans »… avec pour résultat l’effarant massacre de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572 où « les tueurs connaissaient leurs victimes. […] La proximité n’engendra pas de la tendresse, mais de la rage. »
Russell Jacoby rappelle l’hystérie collective qui s’est emparée des États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. On agitait le drapeau rouge du péril musulman alors que, parallèlement, « 17 000 homicides étaient commis à travers le pays pour la seule année 2005. » Et les violences domestiques, commises par les proches des victimes, sont au premier rang des statistiques. Il est utile de le rappeler : « Le citoyen inquiet […] aura davantage de chances d’être agressé ou tué dans sa cuisine par une connaissance que dans un parking par un parfait étranger. »
Russell Jacoby
Le danger ne vient donc pas d’abord de « l’autre », celui qui aurait une autre couleur de peau, une autre religion, d’autres modes de vie, mais bien de ceux qui nous côtoient. Russell Jacoby n’est pas le premier à le démontrer. C’est un Français, René Girard, qui le premier a soulevé ce paradoxe : ce ne sont pas les différences qui jettent les humains les uns contre les autres, mais au contraire leurs ressemblances.
Russel Jacoby, s’appuyant sur de multiples références historiques et littéraires (mais son essai, pour être érudit, n’en reste pas moins accessible à tous), prolonge les intuitions de René Girard. Ainsi, pour lui, l’incompréhension actuelle du monde occidental avec le monde musulman n’a rien à voir avec le fameux « choc des civilisations », cet étendard brandi par les politiciens populistes. Ce serait, au contraire, parce que ces deux mondes se rapprochent,  que cette nouvelle proximité devient préoccupante. Ces nouveaux « voisins », de plus en plus comme nous et en même temps toujours différents, sont pointés du doigt, alors que quand ils restaient « sagement » au loin, « chez eux », ils ne nous embêtaient pas. La tentation est alors grande – et la pente si facile – d’en faire les boucs émissaires de tous nos malheurs…
LIRE « Les ressorts de la violence », Russell Jacoby, éditions Belfond, 294 p., 19 €.