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vendredi 16 août 2013

Valse marocaine



Rachid O., découvert en 1995 à l’âge de dix-sept ans avec le bouleversant « L’enfant ébloui », a perdu le fil de l’écriture. Son dernier livre remonte à 2003. Doit-il revenir sur sa terre d’origine, le Maroc, pour renouer avec la fantaisie, la vérité, la cruauté des histoires ? Et rendre hommage au passage à son père disparu depuis peu, ce merveilleux père qui était l’un des analphabètes de ce pays, mais qui disait « que savoir lire et écrire était une sécurité tout aussi importante que la santé dans la vie. »
Rachid se rend donc à Marrakech où va se dénouer la valse des récits, entre ceux du présent (Assel, un inconnu qui loge dans le même hôtel, est à la recherche 1) de sa sœur fugueuse 2) de son identité sexuelle) et ceux du passé, d’où ressurgissent des personnes proches disparues en un laps de temps si court, « comme si leurs vies avaient traversé la mienne en une seule enjambée. » Les souvenirs, et les regrets aussi.
LIRE « Analphabètes », Rachid O., éd. Gallimard, 120 p., 14,90 €.

vendredi 9 août 2013

Dans les yeux



Un homme de devoir peut-il perdre la foi dans le travail bien fait ? En 1945 déjà, chargé d’exécuter une gardienne de camps nazis, notre exécuteur en chef du Royaume britannique, puisque c’est de lui dont il s’agit, avait commis l’erreur de croiser les yeux, « grands et très bleus », de la froide aryenne. Une erreur sans lendemain, croyait-il, lui qui se disait simplement chargé de transformer une matière vivante en matière morte. Ce sont ses mots.
Mais les certitudes de notre bourreau zélé vont vaciller une nouvelle fois dans l’immédiat après-guerre face à Ruth Ellis. Elle a certes tué son amant, elle a été condamnée, elle doit être pendue. Mais sa vie, quelle tragédie ! Une battante de chaque instant, prête à tout pour se sortir de la misère. Innocente ou manipulatrice ? Dans un Londres suintant de crasse, de pluie et de brouillard, Didier Decoin nous régale à jouer au jeu pervers du chat et de la souris.
LIRE « La pendue de Londres », Didier Decoin, éd. Grasset, 336 p., 18,90 €.

Valses à deux temps



On a eu envie d’aimer, on a aimé, on a dit oui c’est pour la vie. Et on s’est engagé. L’enfer, c’est nous deux, on connaît la chanson. La valse à deux temps : le bonheur, le désamour. Toujours aussi cruelle dans ses histoires, Claire Castillon entonne le refrain de la vérité sur les unions face à leur vérité : leur histoire est dans l’impasse, ils font à peine face, maladroitement, de travers. Une pauvre gourde se fait promener par son « boyfriend » de mes deux, un mari « parfait » se tape une collègue dans sa voiture, une épouse « sans mystères » meurt de trouille quand son homme prend du galon au travail, un mari ne supporte plus que sa femme fasse appel à des putes pour pimenter leur quotidien, un prétentieux jette la fille d’un soir parce qu’elle a fait une faute de français dans le billet doux qu’il découvre au matin. Des nouvelles comme ça, il y en a une quarantaine. C’est une farce, c’est tristement humain.
LIRE « Les couplets », Claire Castillon, éd. Grasset, 208 p., 16,90 €.

L’enfer ?



C’est un peuple jeune, au-delà du bout du monde. Mais l’horizon y est bouché : « À court terme, il n’y a pas de travail. À long terme, il n’y a plus de pays. » Julien Blanc-Gras revient de l’archipel de Kiribati, trente-trois confettis perdus au milieu du Pacifique. Un chapelet d’îles en voie de disparition. Et ses habitants, « les gens les plus serviables et les moins efficaces du monde », n’y sont pour pas grand-chose. La faute au réchauffement climatique : le niveau de la mer monte doucement mais sûrement, et noie ce morceau de terre sans relief. Les pays riches, responsables de la catastrophe, se donnent bonne conscience en déversant de l’aide, mal utilisée (évidemment ?). Le témoignage est accablant, désespérant, et pourtant écrit avec beaucoup d’humour, au rythme de formules bien senties. On dirait le paradis, il se peut finalement que Julien Blanc-Gras ait visité l’enfer.
LIRE « Paradis [avant liquidation] », Julien Blanc-Gras, éd. Au Diable Vauvert, 260 p., 17 €.

vendredi 2 août 2013

Nos âges

Nous sommes à Gênes, Italie. L’enfant, qui n'a pas d'âge dans le récit, a été placé par sa mère chez le gardien du cimetière, un ancien ami. La maman ne peut pas être à la lumière car elle souffre d’une maladie de peau. Mais elle communique avec son fils par un flux, de cerveau à cerveau. Et dans ce flux se glissent parfois des interférences que capte l'enfant et qui lui « racontent » des choses. Quelle que soit la saison, l'enfant erre dans le cimetière et croise des inconnus, dont le fabricant, le tailleur de pierre, madame Blanc, Constance et Ludivine.
Dans ce roman court et dense, rien n'est à prendre au premier degré. Chaque personnage préfigure une période de notre vie. Et les épinards du titre forment la métaphore du goût de la jeunesse. C'est un texte sur la solitude, l'absence et la manière dont on la gère. Déroutant et poétique.
LIRE « Les épinards crus », Anne Luthaud, éd. Buchet-Chastel, 140 p., 14 €.

Hauts et bas



Nos jours sont faits de hauts et de bas : « La vie s’éloigne, mais elle revient ». Comme la marée, montante puis descendante, mais obstinée, toujours là. Le regretté J.-B. Pontalis, disparu en janvier dernier, revient sur ces grains de sable, heureux ou malheureux, qui font le sel de notre existence. Une femme qu’on quitte, une autre qui espère encore alors que son mari vient de se noyer, un homme qui perd le goût de sa belle maison à la mort de son épouse, un homme comblé par la vie (« profession lucrative, femme « parfaite », enfants « adorables ») qui paye la nuit, par l’insomnie, le néant de sa vie. Tant de destins, si proches de nous, comme ces voisins de serviette l’été sur la plage : on rit ou on s’exaspère de leur comédie, on voit si clair dans ce qui ne va pas chez eux. On en oublie, sous le soleil, nos propres désarrois, nos propres échecs. Pontalis nous rappelle à l’ordre : implacable.
LIRE « Marée basse marée haute », J.-B. Pontalis, éd. Gallimard, 144 p., 13,90 €.