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vendredi 26 juillet 2013

Le grand-huit de l’amour



Elles sont sœurs, réfugiées dans trois appartements de ce qui reste du palais familial à Cagliari, Sicile. Le reste a été vendu. L’aînée, Noemi, se bat pour reconquérir le faste d’antan. Maddalena, et son mari Salvatore, rêvent quant à eux d’avoir un enfant. Le sexe, ils le font matin, midi, soir, voluptueusement, outrageusement, mais point de bébé à l’horizon. Enfin, la cadette rate tout, c’est même pour cela qu’on la surnomme « la comtesse de ricotta », molle comme le fromage de même nom, « la réalité entière blesse son cœur fragile ».
Bref, le palazzo est fragile, délabré, et ces trois vies aussi. On rafistole comme on peut, les murs comme les âmes, une victoire annonce la prochaine défaite. Et réciproquement. Et le lecteur s’amuse autant qu’il est ému de la grâce que met Milena Agus à raconter l’espoir et le désespoir qui étreignent ces femmes jetées sur le grand-huit de l’amour.
LIRE « La comtesse de Ricotta », Milena Agus, éd. Liana Levi, 128 p., 7,50 €.

vendredi 19 juillet 2013

Le coup de coeur d'Hervé de Chalendar



Dov Shatz, écrivain israélien en lice pour le Nobel, se « lâche » devant un journaliste durant la promotion de son dernier livre. Il évoque notamment la « nécessité d'un Nuremberg pour juger des crimes d'Israël »... Provocation ? Sans doute, d'autant que c'est une excellente promotion. Mais c'est aussi un suicide sentimental : Shatz se coupe, ou en tout cas s'éloigne, de ceux qu'il aime, et qui l'aiment. Des lecteurs, de sa fille, devenue pieuse, ou encore de son ex-femme, qui laisse le mot « abject » sur son répondeur. Il cultive la haine, dans ce pays où elle pousse trop bien. Elle prend le visage épais d'un homme triste, qui a perdu sa femme dans un attentat. Et la tension monte à mesure que le Nobel se précise... Voici un petit roman admirable, finement écrit, tissé avec des voix diverses et qui dit bien mieux que les analyses les plus érudites la complexité de la vie aujourd'hui à Jérusalem.
LIRE « Un Nouvel an de pierres », Shmuel T. Meyer, éd. Gallimard, 137 p., 13,90 €.

vendredi 12 juillet 2013

Romans coréens, par Anne Vouaux



Balancé à l’eau par son père désespéré, un enfant est recueilli par un vieillard, vivant isolé au bord du lac en compagnie de son petit-fils. Devenu enfant-poisson à écailles et branchies, cet individu privé d’identité et élevé à l’insu de tous présente cette capacité de résilience à faire pâlir d’envie les enveloppes vides que nous sommes devenus, semble dire Gu Byeong-mo dans « Fils de l’eau ». Sur le mode de la fable poétique et sensible, l’auteur oppose des êtres pétris de violence à cette créature unique, privée de toute culture, libre, enviable.
Dans « L’étrangère », Eun-Ja Kang fait le récit autobiographique et parfaitement linéaire de sa vie : son enfance dans une famille villageoise très pauvre, son accès à l’éducation et son succès universitaire éblouissant. Hors de tout contexte politique, il est question ici d’une société basée sur l’entraide familiale, sur la reconnaissance du travail, mais aussi sur la volonté d’une jeune fille qui aurait pu être une Française des années 1960, dont on apprend finalement peu de choses. Excès de pudeur ?
Roman doux-amer plutôt touchant, « Adieu le cirque » croise le regard d’une Chinoise d’aujourd’hui, que la misère a poussée, comme nombre d’autres jeunes filles de son pays, à épouser un Coréen via une agence de rencontres spécialisée, et celui du frère du jeune marié. Sous la douceur des arbres en fleurs, pointent l’amertume et la solitude.
Se voulant satire de la société coréenne actuelle, « Le placard », de Kim Un-Su, emporte le lecteur dans un tourbillon de personnages loufoques. Pour tromper l’ennui dans son travail administratif de petit bureau, un trentenaire ouvre un placard d’où émergent de drôles de gens, dont un homme auquel pousse un ginkgo au bout du doigt. On pense au film « Brazil », en moins drôle.
LIRE « Fils de l’eau », Gu Byeong-mo, éditions Philippe Picquier, 194 p., 18,50 €. « L’étrangère », Eun-Ja Kang, éd. du Seuil, 279 p., 19 €.
« Adieu le cirque », Cheon Un-yeong, éd. Serge Safran, 259 p., 18,50 €.
« Le placard », Kim Un-Su, Ginkgo éditeur, 354 p., 21 €.

vendredi 28 juin 2013

Notre sélection de livres pour l'été


Stephen King

Le plus énooorme : Stephen King revisite le passé de l’Amérique, et notamment ce qui aurait pu se passer si Kennedy n’avait pas été assassiné. Entre fantastique (son héros a trouvé une faille temporelle qui le ramène en 1958) et reconstitution historique, il ne se perd jamais et nous offre un récit aussi dense que limpide, à la fois noir et lumineux (« 22/11/63 », éditions Albin Michel, 944 p., 25,90 €).
Le plus matheux : Daniel Tammet nous apporte cette révélation : les maths sont partout, et elles sont nos amies... Les chapitres de son livre sont de mini-essais aux allures de nouvelles qui révèlent la méconnue et pourtant omniprésente correspondance entre les nombres et les mots (« L'éternité dans une heure, La poésie des nombres », éd. Les Arènes, 297 p., 19,80 €).
Le plus envoûtant : Michèle Lesbre se « soulage » d’un souvenir atroce : en 2003, elle a vu un homme âgé se jeter sous les rails du métro. Son héroïne parcourt les rues de Paris, elle est sous le choc, sa vie ne sera plus jamais la même (« Écoute la pluie », Sabine Wespieser éditeur, 112 p, 14 €).
Le plus nostalgique : Bruno Léandri raconte ses potes, les années 70 et les divagations des nouveaux gourous s’arsouillant sauvagement avec la bourgeoisie bien-pensante et pompidolienne confite dans ses certitudes. Des étincelles à chaque page (« On enterre bien les Dinky Toys », François Bourin éditeur, 400 p., 22 €).
Le plus fragile : Enrico Remmert nous entraîne dans un road-movie improbable et tragi-comique avec trois compères, en piteux état, de Turin à Bari. Un voyage absurde, magnifiquement écrit, où tout chavire et rien ne change vraiment (« Petit art de la fuite », éd. Philippe Rey, 240 p., 18 €).
Le plus « bricolé » : Frédéric Roux raconte Cassius Clay alias Muhammad Ali, par le biais de milliers de témoignages, toujours très courts, racontés par tous ceux qui ont connu le boxeur. Un montage malin, rythmé, punchy (« Alias Ali », éditions Fayard, 640 p., 22 €).
Le plus poétique : Erri De Luca a dix ans et passe l’été avec sa mère sur l’île d’Ischia, au large de Naples. Le père est parti chercher du travail aux États-Unis. Poignant, d’une vérité absolue, d’une magnifique tendresse (« Les poissons ne ferment pas les yeux », éd. Gallimard, 130 p., 15,90 €).
Le plus caustique : Roland Jaccard (en photo) publie ses souvenirs. C’est drôle, cruel, un sacré personnage (« Ma vie et autres trahisons », éd. Grasset, 200 p., 16 €).
Le plus politique : Leonardo Padura revient sur l’assassinat de Leon Trotski, en 1940, par le communiste espagnol Ramon Mercader. Ce meurtre à coup de piolet à Mexico révèle la folie de Staline à pourchasser tous ceux qui, un  jour, lui ont permis d’accéder au pouvoir. Un livre immense (« L’homme qui aimait les chiens », éd. Métailié, 800 p., 14 €).
Le plus original : Lydie Salvayre rend hommage à « 7 folles », autant d’écrivains qui, par leur exigence, par leur intransigeance, par leur soif de liberté, par leur malheur souvent, ont fait son bonheur. Un livre bouleversant (« 7 femmes », éd. Perrin, 240 p., 18 €).
Le plus drôle (au passé) : Tom Sharpe nous a quittés le 6 juin. Sa satire grinçante va nous manquer. Sa série des « Wilt » est un monument de l’humour britannique (disponibles chez Belfond ou en poche chez 10/18).

vendredi 21 juin 2013

Le coup de coeur de Thierry Boillot



Foudroyé le 28 février 2013 par un œdème pulmonaire, Daniel Darc avait 53 ans. Quatre mois plus tard, voici son témoignage posthume. Etonnant... Le plus gainsbourien de nos poètes rock préparait depuis un an cette autobiographie avec Bertrand Dicale. Le livre était loin d’être achevé. Mais la teneur du récit et la sincérité des entretiens représentent une somme captivante, parfois drôle, souvent émouvante, qu’il fallait publier. L’ancien chanteur de Taxi Girl, remis en selle par l’album « Crèvecœur » en 2004, raconte son éducation juive jusqu’à sa conversion au christianisme. Il certifie son amour de la musique qui n’a d’égale que sa grande faiblesse pour la dope et l’alcool. Ainsi soignait-il sa « phobie sociale ». Mais au fil de cette confession habitée par la foi, Darc s’avère moins sombre qu’on l’imaginait. Et surtout pas suicidaire.
LIRE « Tout est permis mais tout n’est pas utile », D. Darc/B. Dicale, éd. Fayard. 226 p., 18 €.