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vendredi 14 juin 2013

Le coup de coeur de Sandrine Pays



Le deuxième tome de la trilogie de Justin Cronin est presque aussi épais que le premier. Et c’est tant mieux, parce qu’il tient toutes ses promesses. Nous voici à nouveau plongés dans ce monde dévasté où règnent la terreur et la désolation, où les viruls, ces monstres qui, comme les vampires, se repaissent de sang humain, font leur loi. De nouveaux héros, survivants de l’extrême, font leur apparition ; d’autres, l’énigmatique Amy et les siens en tête, sont de retour alors qu’une nouvelle menace se fait jour : certains ont réussi à s’adapter et, dirigés par l’horrible Horace Guilder, esclavagiste des temps modernes, ont formé une vaste colonie ressemblant étrangement à un camp de concentration… On se régale d’un scénario bien ficelé jusque dans ses moindres détails, d’un sens de l’action et du rythme indéniable, d’une écriture toujours aussi fluide. Si ce n’est qu’on attend déjà la suite avec impatience.
LIRE « Les Douze », Justin Cronin, éd. Robert Laffont, 728 p., 23 €.

Le coup de coeur de Martine Marion



Nous avons quitté Yanick Lahens il y a deux bonnes années. Elle venait d’écrire « Failles » au lendemain de ce 12 janvier 2010, jour où un cyclone a ravagé Haïti. Le livre s’était substitué à un autre : l’histoire de Nathalie et de Guillaume. La fureur des éléments ne lui  avait pas laissé le temps de la raconter. Le livre est enfin né. Dans ce pays où les émotions se conjuguent toujours au superlatif, on fait ici une plongée érotique dans le cœur d’un homme et d’une femme. Elle est architecte, il est sociologue. Un projet de construction d’un centre polyvalent les rassemble. Tous deux sont haïtiens, elle est allée en France puis est revenue.  Lui n’est jamais parti. Elle est jeune, lui un peu moins. Mais lorsque des frissons parcourent des corps meurtris,  les émois amoureux savent jeter aux orties les conventions. Belle victoire de la vie lorsque le grondement de la terre approche à grands pas.
LIRE « Guillaume et Nathalie », Yanick Lahens, éd. Sabine Wespieser, 168 p., 18 €.

Sofi Oksanen, on ne s'en lasse pas



Ce pourrait être un cours d’histoire : un petit pays ballotté au gré des appétits de ses voisins, occupé par les bolcheviks en juin 1940, « libéré » en juillet 1941 par les nazis, de nouveau repris par les Soviétiques en octobre 1944. Ainsi en alla-t-il de l’Estonie, où la romancière finlandaise Sofi Oksanen (en photo) situe l’action de « Quand les colombes disparurent », son nouvel opus sur l'histoire récente de ce pays, après « Les Vaches de Staline » (qui vient de paraître en poche) et « Purge », roman qui avait consacré son auteur dès sa sortie.
« Je raconte une histoire que connaissent toutes les familles estoniennes. Comme celle de ma mère », lâche Sofi Oksanen, qui s’empare ici de l’Histoire pour dessiner tout en subtilité la schizophrénie générée par les régimes totalitaires sur les peuples. En l’occurrence sur le jeune Roland, entré en résistance contre tout type d’envahisseur ; son cousin Edgar – personnage inspiré d’un écrivain qui rédigeait l'histoire officielle de l'Estonie selon les dogmes édictés par le KGB – qui grenouille dans tous les services de renseignements, passant des Rouges aux Bruns puis aux Rouges ; la belle Judith, épouse malheureuse dudit Edgar, tombée amoureuse d’un haut-gradé allemand ; et la cousine de celle-ci, Rosalie, la fiancée de Roland dont la disparition hante ce roman.
Son décor familial planté, se jouant de la chronologie entre 1941 et 1966, la romancière se concentre sur Edgar, fil conducteur d’une histoire versatile, être abject ouvert à toutes les trahisons, collaborateur mesquin rivé à la vie des autres, poussé à faire le vide autour de lui afin de museler son passé compromettant à plus d’un titre.
Toujours aussi vibrante, l’écriture de Sofi Oksanen est d’autant plus acérée que l’auteur se plaît souvent à suggérer seulement, laissant au lecteur la liberté de construire ses propres images. Parfois, seule une évocation suffit. C’est d’ailleurs ainsi que se termine le roman, et c’est glaçant. Virtuose aussi.
Anne Vouaux
LIRE « Quand les colombes disparurent », Sofi Oksanen, éditions Stock, 400 p., 21,50 €.


Les mauvais garçons ne meurent jamais



Hervé Guibert, c’est d’abord un choc. En mars 1990, beau comme un ange, séducteur, fragile, et des yeux de démon parfois, le jeune trentenaire encore inconnu du grand public fait sensation sur le plateau d’Apostrophes, l’émission littéraire animée par Bernard Pivot, en déballant au grand jour sa maladie, le sida. Il disparaitra quelques mois plus tard. Depuis, le « sale gosse » des lettres françaises est devenu un auteur culte. Deux livres en témoignent. D’abord, « Vice » publié pour la première fois l’année de sa disparition, en 1991, et oublié depuis : un inventaire aussi détaché que dérangeant où le corps entre en résonance avec la mort, la grande obsession de Guibert. Une litanie d’objets du quotidien (un peigne, un coton-tige, un martinet, des gants) ou quasi-fantasmatiques (le masque à éther, l’ourson-fiole). Puis un parcours à travers des lieux troubles, interlopes, troubles : un hammam, un cimetière d’enfants, le musée de l’École vétérinaire, et même là où on ne croyait pas : dans un magasin de laine ou un planétarium.
Hervé Guibert
De l’auteur du « Protocole compassionnel », sale gosse des lettres françaises, on découvre aussi un inédit, la seule correspondance dont il autorisa la publication, les « Lettres à Eugène ». Eugène comme Eugène Savitzkaya, autre écrivain né la même année que Guibert (1955), et ces deux-là se vouaient une admiration réciproque. Savitzkaya envoyait à Guibert des mots de quelques lignes, rarement, Guibert s’agaçait, s’inquiétait du silence qui s’écoulait entre ces lettres trop courtes, et en adressait de plus longues, énamourées, suppliantes, au « plus gentil des garçons ». C’est touchant, une curiosité.
Autre « bad boy » disparu des lettres françaises, Guillaume Dustan, mort le 3 octobre 2005 d’une embellie pulmonaire à l’âge de 39 ans. Les éditions P.O.L ont la formidable idée de réunir en trois tomes toute son œuvre, à savoir huit livres en dix ans. Le premier volume, qui vient de paraître, regroupe ses trois premiers romans, sa trilogie dite « autopornographique » (néologisme créé par Dustan dans « Génie divin »). Il explore alors trois « dimensions sexuelles » : celle de la sexualité quotidienne et domestique d'un homosexuel parisien des années 1980-1990 (« Dans ma chambre »), celle du « milieu » gay (« Je sors ce soir ») et celle du sadomasochisme (« Plus fort que moi »).
Il avouait pourtant qu’il lui avait été longtemps impossible d’écrire sur sa « vie de rat ». Un terrible déclic avait eu lieu : « Si j’ai pu écrire mon premier livre, c’est parce que je pensais que j’allais mourir. Dans un testament on est libre. On déshérite. J’ai déshérité mon père et tous les flics. J’ai dit que je me droguais et que je me faisais mettre. Les deux grands trucs politiquement incorrects. »
Guibert et Dustan cherchaient tous deux à dire l’amour (le désir, la faim, le sexe). Leur voix était confuse, inégale mais d’une honnêteté sans faille. Avec eux, la littérature française contemporaine était en mouvement. C’était déjà une grande chose.
LIRE « Vice », Hervé Guibert, éd. L’arbalète/Gallimard, 136 p., 16,90 €.
« Lettres à Eugène », Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya, éd. Gallimard, 144 p., 15,90 €.
« Œuvres 1 », Guillaume Dustan, éd. P.O.L, 364 p., 18 €.

jeudi 13 juin 2013

Jeudi, les meilleures ventes


Romans

1. « Inferno », Dan Brown, éditions Lattès, 23 €.
2. « Le gardien de phare », Camilla Läckberg, éditions Actes Sud, 24 €.
3. « Fifty shades, vol. 1 : Cinquante nuances de Grey », E.L. James, éditions Lattès, 17 €.
4. « Une chanson douce », Mary Higgins Clark, éditions Albin Michel, 23 €.
5. « Fifty shades, vol. 2 : Cinquante nuances plus sombres », E.L. James, éditions Lattès, 17 €.
6. « Fifty shades, vol. 3 : Cinquante nuances plus claires », E.L. James, éditions Lattès, 17 €.
7. « Demain », Guillaume Musso, XO éditions, 22 €.
8. « Beautiful bastard », Christina Lauren, éditions Hugo & Cie, 17 €.

Essais et documents

1. « Le meilleur médicament, c'est vous ! », Dr Frédéric Saldmann, éditions Albin Michel, 19 €.
2. « Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi », Jean-Christophe Rufin, éditions Guérin, 20 €.
3. « Le dictionnaire de Laurent Baffie : édition limitée », Laurent Baffie, éditions Kero, 16 €.
4. « Urgences françaises », Jacques Attali, éditions Fayard, 16 €.
5. « Et mes secrets aussi », Line Renaud, éditions Robert Laffont, 22 €.
6. « Petite Poucette : le monde a tellement changé… », Michel Serres, éditions Le Pommier, 10 €.
7. « On ne meurt qu'une fois et c'est pour si longtemps : les derniers jours des grands hommes », Patrick Pelloux, éditions Robert Laffont, 19 €.

SOURCE Ventes du 3 au 9 juin 2013

Ce classement des Meilleures Ventes est une exclusivité LIVRES HEBDO /IPSOS

vendredi 7 juin 2013

Fante : père et fils, entre rage et comique



L’histoire sent bon sa légende, mais on ne s’en lasse pas. Charles Bukowski, l’auteur des « Contes de la folie ordinaire », écumait dans les années 70 les salles de lecture de la Bibliothèque municipale de Los Angeles, surtout pour dormir et s’abriter de la chaleur. Mais il lisait aussi, jusqu’à tomber par pur hasard sur « Demande à la poussière » (« Ask the dust » en VO) d’un parfait inconnu, John Fante. Et là, c’est le choc : Bukowski se retrouve comme quelqu’un « qui a trouvé de l’or à la décharge publique ». Comme le souligne Philippe Garnier, l’inlassable découvreur de pépites en Californie (auteurs, acteurs, réalisateurs) et qui amena Fante en France : on comprend « ce qui pouvait séduire Bukowski : la même drôlerie sauvage, le même amour, le même poids des mots sur la page. »
John Fante
« Demande à la poussière » est l’un des meilleurs livres de Fante, et les éditions Christian Bourgois ont l’excellente idée de réunir en un volume ce roman avec deux autres de la saga « Bandini » de John Fante. Arturo Bandini, l'alter ego de l'auteur, apparaît pour la première fois dans « La Route de Los Angeles », successivement comme terrassier, plongeur, débardeur, ouvrier dans une conserverie de poissons, « où il essaie de faire épeler le mot Weltanschauung à un thon de cinquante kilos ! » souligne Brice Matthieussent, le traducteur de l’ouvrage. Un livre, certes autobiographique, mais si délirant que tous les éditeurs le refusèrent. Écrit en 1936 (Fante avait alors 27 ans), il ne paraîtra qu’en 1985. Pour « Bandini » et « Demande à la poussière », les romans suivants, cela se passa mieux : fort de son aura de scénariste à Hollywood, Fante décrocha un contrat d’édition, mais les livres ne se vendirent pas.
Il fallut attendre la parution de ces romans en France dans les années 80 pour que le succès soit au rendez-vous. On est emporté par la cruauté, la tendresse de ces histoires. On voudrait éviter à Bandini  les chagrins, les gaffes, les claques de l'existence, de lui permettre de s'échapper de son univers pathétique (un père maçon, alcoolique, violent ; une mère pieuse, victime, presque folle), ce type entre deux eaux, « écartelé entre la tradition italienne et un désir forcené d’intégration » comme le rappelle Matthieussent.
Dan Fante
L’ironie du destin de John Fante voudra que ses difficultés relationnelles avec Nick, sa brute de père, se répètent avec Dan, son fils. Et Dan, comme John, s’éloignera de « l’enfer » familial. Comme John, il vivra d’abord de mille petits boulots. Comme John, il règlera ses comptes à travers l’écriture. Et, comme John, il apparaît dans ses romans à travers un alter ego, Bruno Dante. Les éditions 13e note s’attachent à rendre disponible en 2013 l’intégralité de l’œuvre de Dan Fante. On pourra s’initier à ces textes rageurs et tragi-comiques avec « En crachant du haut des buildings », où l’on voit Bruno Dante débarquer à New York pour tenter de s’affranchir de l’ombre du père Fante. Entre alcoolisme, jobs sans lendemain et aventures sexuelles, comment devient-on à son tour un grand écrivain ?
LIRE « Romans 1 : La Route de Los Angeles, Bandini, Demande à la poussière », John Fante, Christian Bourgois éditeur, 750 p., 22 €. « En crachant du haut des buildings », Dan Fante, 13 e note éditions, 208 p., 9,50 €.