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vendredi 10 mai 2013

Et si ?



Et si Staline n'était jamais retourné en Russie en 1917 ? La révolution bolchévique n'aurait sans doute jamais eu lieu. Et, donc, la Première guerre mondiale aurait pris une autre tournure. L'hégémonie américaine n'aurait pas existé, les centres de pouvoir seraient restés sur le vieux continent. La Société des nations aurait rempli son rôle dès le début, la Seconde guerre mondiale aurait été évitée, mais pas le conflit américano-japonais. L'histoire des sciences aussi aurait été modifiée. Les personnages célèbres n'auraient pas été les mêmes. Et la France, que serait-elle devenue ?
C'est l'idée de ce roman uchroniste, « de la science-fiction dans le passé ». Les auteurs jouent avec les évènements, les codes en les relisant, en les retissant différemment. On plonge dans ces pages avec délice en reconnaissant notre histoire mais réinventée de manière crédible et audacieuse.
LIRE «Il est midi dans le siècle », Michel-Antoine Burnier et Léon Mercadet, éd. Robert Laffont, 210 p., 18,50 €.

Casanova, l'histoire d'un enfant triste



Nous sommes au mois d’août 1733, Giacomo Casanova a huit ans et quatre mois. Le pauvre enfant ne cessant de saigner du nez, sa grand-mère l’emmène pour le guérir chez une sorcière. Après lui avoir infligé tout un fatras de remèdes, celle-ci lui annonce qu’il aura, la nuit suivante, la visite d’une « charmante dame ». Et le miracle s’accomplit : « j’ai vu, ou cru voir, descendre de la cheminée une femme éblouissante. »
C’est le premier souvenir de Casanova. Avant, rien. Cette anecdote, après une préface d’une vingtaine de pages, ouvre son incroyable « Histoire de ma vie », des milliers de pages autobiographiques qui racontent le destin du plus grand séducteur du monde. Ce manuscrit hors normes a été acquis en 2010 par la Bibliothèque nationale de France pour 7 millions d’euros. Les spécialistes l’ont étudié, et voici que paraissent simultanément deux versions du premier volume (qui contiennent les trois premiers tomes de cette « Histoire », sur un total de 12 !), l’une dans la prestigieuse collection La Pléiade, l’autre dans la collection Bouquins (qui a l’avantage de faire apparaître les notes explicatives directement en bas de page, et non à la fin de l’ouvrage).
Le regretté Heath Ledger dans le rôle de "Casanova"
Quand Casanova entame la rédaction de ces mémoires, en 1786, il vit à Dux, en Bohême, sous la protection du comte de Waldstein. Ce château sera son dernier refuge, jusqu’à sa mort en 1798, à l’âge de 65 ans. Tout au long du texte, on retrouve évidemment les innombrables conquêtes, le désir perpétuel, et sa gourmandise aussi (voir l’extrait ci-dessous). Les scènes sont coquines, libertines, érotiques, depuis son premier amour, déjà fort tumultueux, pour Bettina, à l’âge de dix ans. Et quelle existence agitée : qu’on en juge durant la seule année 1743. Casanova a dix-huit ans. En quelques mois, il a une aventure avec une fermière, en pince pour une danseuse, est expulsé du séminaire accusé de relations intimes avec un pensionnaire, perd de vue Lucie, l’un de ses amours, attrape ses deux premières maladies vénériennes, couche avec une esclave grecque. C’est un résumé.
Comme l’écrit Gérard Lahouati dans l’édition de La Pléiade : le récit de Casanova « mêle rires et larmes, aventures et philosophie, sexe et théologie, romanesque éblouissant et prosaïsme physiologique, sentimentalité et cynisme, charlatanisme et rationalisme, blasphèmes vigoureux et crédos singuliers ». Cette « Histoire de ma vie », jubilatoire, souvent mélancolique, est une extraordinaire peinture d’une époque où tous les bas-instincts semblent avoir eu rendez-vous, alors même que l’Esprit des Lumières se levait. Et c’est le portrait d’un homme qui aura (désespérément ?) cherché à être aimé. Délaissé par ses parents comédiens durant les trois premières années de sa vie (ils jouaient au théâtre en Angleterre, il fut alors élevé par sa grand-mère), il ne se sera jamais vraiment remis de cet abandon précoce.
LIRE « Histoire de ma vie, tome 1 », Casanova, soit aux éditions Robert Laffont (collection Bouquins, sous la direction de Jean-Christophe Igalens et Érik Leborgne, 1664 p., 32 €) ou aux éditions Gallimard (collection La Pléiade, sous la direction de Gérard Lahouati et Marie-Françoise Luna, 1376 p., 58 €).

vendredi 3 mai 2013

Le coup de coeur de Thierry Boillot



Tant qu’à écrire un roman, autant raconter sa vie. Ce que fait Jean Gab’1, passeur de formules choc plutôt doué sur la planète rap, en s’adonnant à l’exercice du grand déballage. Une confession sans fard, maniée avec le verbe de la rue et de la taule. Ces mondes interlopes que le jeune Charles (son vrai blaze) connaît bien. Il fut enfant de la Ddass à la suite d’un drame familial : son daron a dessoudé sa mère avec son amant ! Jean Gab’1 n’a que dix ans, et très vite, il bascule dans le côté obscur. Tout est bon pour faire du flouze : deal, braquages, racket, prostitution, les allers-retours à Fleury-Mérogis… Grillé sur Paris, il tente sa chance à Berlin où il atteint la Ligue des champions de la criminalité. Toujours lucide, intraitable, le sale gosse parvient à rebondir sans jamais calmer sa haine intérieure. Sauf qu’à la fin, les mots deviennent son arme. Et il vise juste ! On n’en sort pas indemne.
LIRE « Sur la tombe de ma mère », Jean Gab’1, éd. Don Quichotte, 314 p., 16,90 €.

On réédite "Näsdla" !



« Näsdla », le livre culte de Louis Schittly, est enfin réédité. Ce récit écrit en 1976 pour conjurer les images de mort (Schittly est cofondateur de Médecins sans frontières), l’a plongé dans ses racines, celle de la terre de ses ancêtres. Trouvant nombre de similitudes entre les paysans meurtris par les guerres et la disparition de la paysannerie alsacienne, il écrit que «  l’homme n’est grand que quand son travail, son cœur, son rêve et ses pensées sont la même chose. » Aujourd’hui encore, ce texte continue d’être un cri d’alarme pour le respect de cette terre et celui des hommes qui la travaillent. Louis Schittly écrivain, philosophe, conteur s’empare de la vie de son héros, Näsdla, jeune paysan du début du siècle dernier, pour poser la grande question : « Que laissons-nous à nos enfants ? » Et il conclut par ses conseils d’homme libre : « Cultivez mille petits jardins… Et n’écoutez pas les raisonnables. »
Sabine Hartmann
LIRE « Näsdla », Louis Schittly, éd. La Nuée bleue, 205 p., 15 €.

C’est comment la France parcourue à pied ?



Le premier, Jean-Paul, Kauffmann, a décidé de remonter la Marne, depuis sa confluence avec la Seine jusqu’à sa source, 525 kilomètres plus loin, sur le plateau de Langres. Histoire de témoigner de la richesse d’une rivière injustement déconsidérée. « Par devoir de mémoire et goût de l’aventure », le second, le suisse Daniel de Roulet, participe à un relais entre Belfast, Irlande du Nord, et Saint-Gall, en Suisse, pour commémorer le mille quatre centième anniversaire de la fondation par Gall, moine irlandais, en l’an 612 de l’abbaye qui porte son nom. À lui, la portion entre Saint-Malo et Soissons.
À pied et seul, donc, dans les deux cas. Jean-Paul Kauffmann optant pour des étapes courtes (une dizaine de kilomètres par jour), un paquetage imposant (trente kilos) et sans savoir à l’avance où il mangera et dormira. Daniel de Roulet choisissant au contraire un sac à dos ultraléger (3 kilos), des marches plus longues (entre 20 et 40 kilomètres) et en ayant, quand faire se peut, réservé son gîte et son couvert pour le soir.
Jean-Paul Kauffmann
Même si l’un (Kauffmann) fait preuve de davantage d’érudition et l’autre (De Roulet) est davantage rivé aux sensations, leurs récits se rencontrent sur bien des points. Cette marche représente d’abord un défi pour deux hommes qui ont le même âge (68 ans) et qui, d’une certaine manière, se posent la question du vieillissement de leur corps. Il y a là comme un pied-de-nez lancé à l’avancée du temps. Jean-Paul Kauffmann n’a pas choisi de remonter la Marne par hasard : « je me demande si cette idée d’aller à contre-courant ne traduit pas le désir inconscient de revenir en arrière, au début. » Daniel de Roulet s’amuse, avec « son corps desséché de vieillard », maigreur d’adolescent et casquette à grande visière, d’entendre un groupe de cyclistes avertir : « Attention au gamin sur la route. »
Daniel de Roulet
C’est aussi l’occasion, pour les deux auteurs, de confronter le passé et le présent des paysages, des lieux et des hommes qu’ils découvrent. La lenteur du cheminement rend ces instants aussi fragiles que miraculeux. Ainsi de cette scène surréaliste et émouvante où Jean-Paul Kauffmann croise un étudiant en dynamique fluviale, un asiatique qui parle à peine quelques mots de français, et guère plus d’anglais. Le dialogue est difficile, et pourtant le jeune homme sort… une bouteille de champagne de son sac, et les deux hommes trinquent. « La rencontre a duré moins d’une demi-heure. C’est fini, je ne le reverrai plus. » Et cela lui rappelle d’un autre moment, historique, quand Napoléon quitte le château de la Malmaison après la défaite de Waterloo, Napoléon qui « sait qu’il ne reverra plus ce château. »
Enfin, les deux écrivains se sont attachés à rendre compte de ce qui demeure intact dans cette France profonde. Ils traversent des villages qu’on dirait endormis, « démeublés » comme l’écrit Jean-Paul Kauffmann quand Daniel de Roulet y voit, cruel et triste, les stigmates d’une « gloire passée ». Ils s’étonnent, rêvent, s’ennuient, sourient, s’agacent. « On occupe la rêverie comme on peut. »
LIRE « Remonter la Marne », Jean-Paul Kauffmann, éd. Fayard, 264 p., 19,50 €.
« Légèrement seul », Daniel de Roulet, éd. Phébus, 160 p., 12 €.