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vendredi 13 septembre 2013

De fureur et de poésie, par Anne Vouaux



L’horreur faite beauté et poésie : un paradoxe auquel se sont frottés de nombreux artistes, et qu’illustre à son tour brillamment Nadeem Aslam, né au Pakistan, émigré en Angleterre. Dans ce contexte de guerre de religion anti-américaine fomentée par des islamistes paranoïaques en Afghanistan, dont les funestes conséquences ravagent le Pakistan voisin, tout n’est que tumulte, fureur et mort violente. Mais aussi - car c’est là le pendant de la vie qui s’instille au-delà de la mort - grâce, couleurs et odeurs, patience, amour.
Entraîné dans la guerre en Afghanistan, un jeune Pakistanais vit un cauchemar éveillé qui jamais ne finit. Fait prisonnier des Talibans qui enrôlent des jeunes gens contre leur gré, vendu à des Américains qui l’enlèvent et le torturent, relâché, il erre en quête des siens, s’en rapproche et s’en détourne. Qu’allait-il faire dans cette galère ? Chercher la vie et semer l’humanité, pardi.
LIRE « Le jardin de l’aveugle », Nadeem Aslam, éd. du Seuil, 409 p., 22,50 €.

Deux coups de coeur de Laurent Gentilhomme


Honnêtement, achèteriez-vous un livre écrit par le roi de la slide guitare ? Pas forcément plus qu’un meuble suédois monté par votre grand-mère percluse de polyarthrite. Sauf que là vous auriez tort ! Le premier bouquin de Ry Cooder est un bonheur au charme un peu désuet, qui vous transporte parmi le petit peuple du Los Angeles des années 1940-1950. On y croise des truands à la petite semaine, des musiciens de jazz crasseux, des boxeurs fatigués et des filles faciles, dans une ambiance absolument délicieuse. L’écriture swingue dans les ruelles poussiéreuses d’une ville où tout le monde vient toucher du doigt le rêve de gloire sur grand écran. Mais où il est plus facile de gagner une balle dans le dos qu’un Oscar. Depuis, Ry Cooder a mis en musique certaines des histoires de « Los Angeles Nostalgie » ce qui est une autre bonne nouvelle. Toujours pas tenté par un livre écrit par le roi de la slide guitare ?
LIRE « Los Angeles Nostalgie », Ry Cooder, éd. 13e note, 295 p., 22,90 €.



On a failli attendre ! Depuis Lester Bangs, Norman Mailer et Hunter S. Thomson, trouver un journaliste américain capable d’écrire une histoire bancale avec le souffle d’un chacal aviné et le style d’un coyote sous speed devenait compliqué. Et là, bam, John Jeremiah Sullivan débarque et balance « Pulphead » dans la tronche fadasse des clones de correspondants à la Maison blanche (enfin, on en rêve…). Ses héros ? Michael Jackson, Axl Rose (le chanteur des Guns N’Roses), Bunny Wailer (l’un des fondateurs, avec Bob Marley et Peter Tosh, du groupe The Wailers), Geeshie Wiley (une chanteuse de blues des années 1930)… et des tonnes d’Américains bien explosés du caillou qu’il traque, secoue, pulvérise dans des chroniques surréalistes, bidonnées et finalement tordantes. Traduction personnelle de « Pulphead » : « Un dingo chez les dingos ». Héraut du nouveau journalisme le Sullivan ? Écrivain d’élite, plutôt.
LIRE « Pulphead », John Jeremiah Sullivan, éd. Calmann-Lévy, 512 p., 22,50 €.

Playmobil ou Lego ?


Iegor Gran (c) John Foley

La civilisation est faite d’ambition(s). Que ce soit au néolithique ou de nos jours, même combat. C’est en tout cas la thèse de Iegor Gran dans son nouveau roman, une pépite d’intelligence, d’humour et de roublardise. D’après lui, il y aurait deux types d’ambitieux : les Lego et les Playmobil (voir l’extrait ci-dessous). Les posés et les tout-fous. Pour les premiers : l’ascenseur, avec vérification de la sécurité à chaque étage. Pour les seconds : le labyrinthe, avec plusieurs chemins possibles à chaque croisement. Et l’auteur de mettre ses personnages au service de sa démonstration : José, le loser aux yeux remplis d’étoiles (et qui finira par la créer, l’entreprise de ses rêves) ; Léo, l’éternel gagne-petit ; Bruno, le lycéen roi de la manipulation ; Cécile, l’opportuniste, prise au jeu de son job dans une galerie d’art.
Et donc, page 93, retour dans le passé pour un atterrissage en pleine crise de couple au néolithique. Dans la tribu de la jeune U et du vaillant Chmp, les femmes sont aux manettes puisqu’elles sont « Beauté et Procréation ». Chmp, lui, ne pense qu’à vagabonder, jamais découragé, assoiffé de découvertes. Un Playmobil. Tandis qu’U, et ses consœurs, en sont à s’interroger sur l’évolution de leur mode de vie : ne serait-il pas temps de se sédentariser, de bâtir en dur, de créer l’agriculture ? Des Lego. Chmp se verrait bien poursuivre son errance, tout en revenant régulièrement au village… mais les marginaux de son espèce ont-ils encore leur place dans cette nouvelle organisation ?
Au passage, on aura découvert l’auteur en personnage – et narrateur – de son propre roman, pour s’apercevoir que, sous couvert d’un aimable divertissement, il nous gratifie d’une réflexion sur l’artiste. Quelle doit être son ambition, demande-t-il ? Là aussi, Lego ou Playmobil ? Se répéter – en progressant – pour construire une œuvre ? Ou s’aventurer hors des sentiers battus au risque de tout perdre… ou d’atteindre au chef-d’œuvre ?
LIRE « L’Ambition », Iegor Gran, éd. P.O.L, 214 p., 16,50 €.

vendredi 6 septembre 2013

Le coup de coeur de Thierry Boillot


L’autobiographie d’Hampton Hawes (1928-1977) se confond avec le roman noir de l’Amérique des années 50. Issu du quartier de Watts à Los Angeles, ce fils de pasteur apprivoise très tôt le piano familial façon be-bop avant de fréquenter le gratin du jazz… Tel un long chorus aux variations inouïes, le témoignage de Hampt révèle une personnalité rare. Mais le pianiste surdoué allait s’égarer entre le paradis des jazzmen et l’enfer de la drogue. Condamné à 10 ans de prison, il aura finalement le privilège d’être gracié par le président Kennedy... Sacré destin ! Constamment lucide sur sa condition de musicien noir, Hawes estimait que le racisme n’était pas une question de couleur de peau, mais le fruit de l’ignorance. Enfin, son sens critique sur la musique était sans appel : « Il y a la bonne et la mauvaise ». La sienne appartient à la première catégorie. Moralité : il faut lire son livre et acheter ses disques.
LIRE « Lâchez-moi », Hampton Hawes, 13e Note éditions, 256 p., 22,90 €.