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samedi 12 janvier 2013

Le coup de coeur de Laurent Gentilhomme



Bruno Léandri, l’humoriste de Fluide Glacial et d’Hara-Kiri, n’aime pas les vieux cons, la hiérarchie, les conventions et les bonnes manières. De fait, sa plongée dans la boîte à souvenirs est magnifique, brillante, à pleurer de rire quand, par exemple, il explique ses quelques mois d’enseignant ou la fragilité du pot d’échappement de la mob’ d’Alain. Bruno Léandri raconte ses potes, les années 70 et les divagations des nouveaux gourous s’arsouillant sauvagement avec la bourgeoisie bien-pensante et pompidolienne confite dans ses certitudes. Forcément, ça fait des étincelles à chaque page tout en étant délicieusement nostalgique. Les amis de Léandri sont des cadors rayon conneries, délires en tout genre et flamboyance verbale. Surtout, ce sont toujours ses potes, 40 ans après. Ce qui prouve que la déconnade permanente préserve la santé mentale et physique. CQFD.
LIRE « On enterre bien les Dinky Toys », Bruno Léandri, François Bourin éditeur, 400 p., 22 €.

vendredi 11 janvier 2013

Comment devenir un lecteur presque parfait



Parmi les 525 nouveaux romans attendus pour cet hiver, combien de chefs-d’œuvre ? Un ? Deux ? Aucun ? Le nouveau Marie NDiaye, Michèle Lesbre, François Bégaudeau, Daniel Arsand, Joan Didion (quelques noms qui donnent envie de se précipiter sur leurs nouveaux livres) ? Et même après lecture d’un roman qui nous aura enthousiasmé, enflammé, transporté de bonheur, comment savoir s’il passera à la postérité, s’il deviendra l’un de ces « classiques » qui fascinent autant qu’ils impressionnent ?
Charles Dantzig s’est donné pour mission de nous aider à repérer, aimer, transmettre ces livres qui, parfois, sont tellement mis sur un piédestal qu’ils nous paraissent avoir écrits pour d’autres, plus érudits, plus savants que nous. Mais non ! Un chef-d’œuvre est quelque chose de l’ordre du miracle, « un anarchiste qui pose une bombe dans les paresses ». Quelque chose d’imprévu, d’inutile, « un chef-d’œuvre est ce qui s’oppose à la mentalité comptable du monde ». Il faut donc oser le lire !
Alors, à quoi reconnaît-on un chef-d’œuvre ? C’est d’abord un livre qui ne ressemble à rien de connu, une rupture, « un fracas » comme le souligne Charles Dantzig, qui précise : « le fracas d’une fleur. » C’est surtout un travail absolument sincère (« la sincérité est un abandon, par l’abandon on attrape des choses, ces choses sont gracieuses et inattendues, comme la trapéziste qui, semblant lâchée par son partenaire, saisit un foulard au passage »). Et puis, évidemment, l’argument imparable : « un chef-d’œuvre fait mieux que rajeunir qui le lit, il lui donne, un instant, l’immortalité. Le chef-d’œuvre triomphe du temps. »
Charles Dantzig
Par conséquent, on est en droit d’attendre de l’auteur qu’il nous guide, qu’il se jette à l’eau en nous donnant sa liste de chefs-d’œuvre. Il ne se défile pas. Au-delà des incontournables (Shakespeare, Voltaire, Chateaubriand, Balzac, Proust, etc.), il surprend avec « Les Enfants terribles » de Jean Cocteau ou « Théorème » de Pasolini. Son panthéon personnel fait saliver : « Horn » de Pierre Lerne (1996), les « Souvenirs imaginaires » de Pierre Herbart (1968), le « Journal des erreurs » d’Ennio Flaiano (1977), « La Pêche à la truite en Amérique » de Richard Brautigan (1967)… ou « Les Aristochats » (oui, le dessin animé de Walt Disney), pour n’en citer que quelques-uns.
Bon, en échange, il mégote sur James Joyce, fait la moue pour Houellebecq et déteste Duras. Admettons. Mais, quand il voue Céline aux gémonies, sa démonstration laisse pantois : après avoir affirmé que chaque lecteur a droit à son propre choix de chefs-d’œuvre, il traite les admirateurs de « Voyage au bout de la nuit » d’incultes ; après avoir posé qu’un chef-d’œuvre doit se lire seul, sans références à l’auteur ou au contexte de sa rédaction, il massacre Céline pour ce qu’il était en tant qu’homme (peu recommandable, en effet). Va comprendre.
Broutille, au final. Car Charles Dantzig, surfant entre lyrisme et érudition, se fait tellement le chantre de la curiosité qu’il emporte l’adhésion. Ses formules claquent et caressent, on a envie d’en être un, comme lui, de ces lecteurs de chefs-d’œuvre. De le mériter.
LIRE « A propos des chefs-d’œuvre », Charles Dantzig, éditions Grasset, 280 p., 19,80 €.

samedi 5 janvier 2013

Colère



« Prenez la rue de Bagnolet au métro Alexandre-Dumas et remontez-la jusqu'à la porte de Bagnolet, continuez par le boulevard Davout jusqu'à la rue d'Avron, prenez-la jusqu'au métro Avron et remontez le boulevard de Charonne jusqu'à la rue de Bagnolet. Voilà vous avez délimité le quartier Charonne. » C'est là, dans ce que lui nomme le quartier charogne, que Nan Aurousseau a grandi. Il nous raconte comment ces quelques années ont fait de lui l'homme qu’il est devenu, comment les colères se sont accumulées, comment l'innocence de l’enfance l'a fait entrer dans le grand banditisme.
Ecrit un peu à la manière du Petit Nicolas mais à partir de faits réels, l'auteur nous entraîne dans le Paris des années 50 avec humour, tendresse et lucidité. Un roman certes en forme d’introspection personnelle mais qui sera utile à tous, éducateurs professionnels… et parents. Quand on ne comprend pas la jeunesse, elle se rebelle.
LIRE « Quartier Charogne », Nan Aurousseau, éd. Stock, 173 p., 17,49 €.

vendredi 4 janvier 2013

Italie : le trio infernal et sa petite musique




Enrico Remmert
Tous trois sont de Turin. Vittorio, le violoncelliste hypocondriaque, doit se rendre à Bari, tout au Sud du pays, où il a décroché un engagement de plusieurs mois. Francesca, sa fiancée, a décidé de l’accompagner… pour lui annoncer qu’elle le quitte. Le voyage doit se faire en train, mais voilà que surgit Manu, leur amie, au volant de la « Baronne », une Punto munie de doubles commandes (Manu est monitrice d’auto-école). Manu vient de se prendre une raclée d’Ivan, son petit ami, et elle est bien décidée à se mettre à l’abri de ce fou furieux. En compagnie de Vittorio et Francesca.
Le périple se fera donc en voiture. Et, comme tout road-trip qui se respecte, ce « Petit art de la fuite » d’Enrico Remmert va offrir son lot d’obstacles improbables et/ou tragi-comiques à notre trio. C’est d’abord Ivan qui les poursuit sur l’autoroute au volant de son 4x4, furieux d’avoir été plaqué (et délesté d’une toile de maître). Plus tard, ce seront les leçons de sagesse d’un vieillard, quasi hypnotiques. Ou la visite hallucinante, sous la neige, d’un palais abandonné. Ou l’apparition d’un minibus Volkswagen quand la Baronne rendra l’âme.
Michela Murgia
Les déceptions, les coups du sort, les disputes vont se succéder. Vittorio a l’innocence et l’immaturité de ceux qui n’ont pas guéri de leurs blessures d’enfance, Francesca ne parvient pas à croquer la vie à pleines dents (voir l’extrait ci-dessous), Manu est tellement libre qu’elle ne sait que faire de sa liberté. La chance de ces trois-là est évidemment d’être ensemble, que chacun puisse, de temps à autre, permettre à l’autre de sortir la tête de l’eau.
Enrico Remmert doit être cinéphile, et connaît visiblement les classiques du road-movie sur le bout des doigts, de « Thelma et Louise » à « Easy Rider » en passant par « Western » ou « Priscilla, folle du désert ». Il faut être sacrément talentueux pour évoquer par l’écriture l’atmosphère envoûtante et fragile de ces voyages absurdes, où tout chavire et rien ne change vraiment. Son roman est notre premier coup de cœur de l’année 2013.
Autre trio italien, autre très beau livre avec « La guerre des saints » de Michela Murgia. Comme dans « Accabadora », son bouleversant premier roman paru en 2011 (et disponible à présent en poche), nous sommes en Sardaigne. A Crabas, plus précisément, « un gros bourg de neuf mille âmes ». Le trio, ce sont trois garnements d’une dizaine d’années : Giulio et Franco, les natifs du lieu… et Maurizio, qui n’y vient que l’été. A Crabas, Maurizio va apprendre à attraper des oiseaux avec de la glu, à manier la fronde, à exterminer des rats, à encaisser les histoires de fantômes racontées par les anciens… et découvrir ce que peut signifier la première personne du pluriel : nous.
Ce « nous », comme l’union des habitants. L’idée d’une communauté fraternelle, une idée qu’on croyait éternelle à Crabas. Jusqu’à ce que la création d’une nouvelle paroisse sème la zizanie. Deux paroisses, deux curés… et deux défilés pour la traditionnelle procession de la Rencontre. Les adultes en perdent la raison. Restent les enfants, et ce qu’ils peuvent avoir d’indomptable au fond des yeux.
LIRE « Petit art de la fuite », Enrico Remmert, éd. Philippe Rey, 240 p., 18 €.
« La guerre des saints », Michela Murgia, éd. du Seuil, 120 p., 15 €.

vendredi 21 décembre 2012

Vivre d’amour, plutôt que d’E.C.P.



Nous avons inventé la société parfaite. A chaque problème sa solution. Et pour tous les problèmes sans solution – la vie, la mort, l’amour – il y a l’oubli et la fête. » Le ton est donné. Yann Kerninon, qui avait déjà rué dans les brancards de la philosophie en 2009 avec sa nécessaire et jubilatoire « Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi », remet le couvert avec « Vers une libération amoureuse. » Sa cible : l’E.C.P., l’Éponge Connerie Planétaire (fallait oser !), c’est-à-dire cette espèce de trou noir qui engloutit, brutalement ou insidieusement, nos désirs et les reformate. Qui fait que l’autre est « considéré comme une ressource consommable, à consommer et à jeter ensuite. » Qui transforme nos existences en un monument d’ennui, « de superflu, d’anecdotique et de vulgaire. »
Yann Kerninon
Ce monde d’aujourd’hui est, d’après Yann Kerninon, le monde de l’expérience. A savoir la quatrième époque de l’humanité, après l’économie de la matière première (épices, charbon, fer…), de la transformation (voitures, produits manufacturés…), et des services (hôtellerie, télécommunications…). Entre « sports extrêmes et voyages en calèches », nous sommes sans cesse invités à faire de nouvelles expériences. Autant d’expériences, d’après l’auteur, de la… non-expérience. Car, ce qu’il appelle de ses vœux, et c’est tout le cri – attendrissant, enthousiasmant, parfois naïf, parfois bavard - qu’il lance dans son essai, c’est exactement le contraire : que notre existence repose sur « une réelle mise en danger, vraie source de plaisir, vraie rencontre de l’autre, de la vie, de nous-mêmes. »
Et le remède entre tous serait l’amour. L’Amour, avec un grand A, qui « recèle quelque chose de sacré qui nous impose de le respecter, de le cultiver, de lui rendre un culte, de ne jamais le négliger, de ne jamais le traiter à la légère. » Qu’il serait grand temps de réinventer car, en matière d’amour, de sexualité et de sentiment, nous en sommes restés au Moyen Âge. » A cette stagnation, une raison majeure : l’amour est une chose excessivement difficile. Possession, jalousie, violence nous dévorent. Les fantasmes sont des miroirs aux alouettes qui ouvrent sur le vide. La morale est synonyme de démission. Bref, que d’embûches !
Pour s’extirper de l’E.C.P. et réinvestir l’amour, Yann Kerninon propose (on résume, son argumentaire est bien plus complet) de se faire funambule et/ou dandy. Le premier parce qu’il accepte le déséquilibre, mêlant « l’intensité et l’exigence ». Ni fou, ni calculateur, « il vise les sommets sans jamais perdre de vue l’abîme et, pour y parvenir, inlassablement, pratique et s’entraîne. » Le second, le dandy amoureux, cherche à « dévoiler la vérité et la beauté de toute rencontre. » Loin de la médiocrité, de la consommation frénétique, de la peur (de perdre l’autre, par exemple, cette peur qui nous empêche d’aimer vraiment), la quête du dandy, c’est l’élégance, du sentiment comme du vêtement. « Inventer autre chose sans faire semblant. » Beau programme, non ?
LIRE « Vers une libération amoureuse », Yann Kerninon, éditions Libella-Maren Sell, 260 p., 19 €.