Rechercher dans ce blog

jeudi 19 décembre 2013

Les choix de Sabine Hartmann



Etonnant récit que celui de cet homme que rien n’arrête dans sa chute en parachute. Il est Irlandais, enrôlé dans l’armée US pendant la guerre au Vietnam. Au bout de sa chute l’attend une balle fatale. Et dire que c’est son premier saut. Son supérieur l’a forcé à s’échapper de l’avion en feu. Durant la chute et durant tout le roman, Christy O’Behan déroule le film de sa vie. Il se remémore son père – qui lui a transmis son rêve américain - et son violon, ses frères, sa sœur et surtout sa mère qui se souciait de les faire manger. Dans son autre vie irlandaise, le jeune homme avait appris le métier de coiffeur. Il était tombé passionnément amoureux de la femme du pasteur. C’était une belle histoire au départ, qui s’est terminée par un avortement.  Ces images passent en boucle, sans concession. C’était la vie d’un jeune Irlandais mort pour les États-Unis, Christy O’Behan était un bon gars travailleur.
LIRE « Le point de suspension », Jean Anglade, éd. Presses de la Cité, 249 p., 20 €.



Cosmas de Byzance se meurt. Ce grand érudit laisse comme testament à Hero, un jeune Sicilien, la mission de récupérer l’évangile de Saint-Thomas. Une quête pleine de dangers. Sa route croise celle de Vallon, un mercenaire franc. Leur périple commence en Angleterre avec une tâche supplémentaire mandatée par une riche famille : verser une rançon en Anatolie pour sauver le fils de famille fait prisonnier. Le prix à payer est très élevé : rapporter quatre faucons rares car blancs. Pour les trouver, les deux hommes vont accrocher Wayland, un saxon, fauconnier de métier. Au fil de leur périlleux périple, ils vont croiser le fer et parfois convaincre Islandais, Vikings… et Turkmènes de les suivre pour éviter bêtes sauvages, contrées hostiles et peuples guerriers. Une saga fascinante - écrite par un vrai fauconnier, très bien documentée - où l’on parcourt ces terres alors inconnues du grand Nord, pour terminer à Constantinople.
LIRE « La Quête », Robert Lyndon, éd. Sonatine, 925 p., 23 €.


vendredi 13 décembre 2013

Étranges « ailleurs », entre rêve et cauchemar



Dans les années 80, Alberto Manguel et Gianni Guadalupi ont rédigé un fascinant « Dictionnaire des lieux imaginaires », traduit en français en 1998 par Actes Sud. On y découvrait la carte du pays d'Oz, celle de l'île au Trésor de Stevenson ou encore la silhouette du château de Dracula.
Aujourd'hui, Umberto Eco publie une « Histoire des lieux de légende ». La différence ? Le sujet n'est pas exactement le même : ces lieux-ci, des hommes ont vraiment cru qu'ils avaient existé, et ils sont même partis à leur recherche. La forme diffère également : on ne trouve pas de notices synthétiques, mais de classiques chapitres dans lesquels maître Eco parle comme depuis une chaire, poussé par le flot de son érudition.
Ces ailleurs sont d'abord des idées, qui ont fait rêver, et continuent de le faire : le pays de Cocagne, le paradis terrestre, l'Atlantide, certains lieux de la Bible, du Graal, de l'Odyssée... Eco revient en particulier sur le mythe du royaume du prêtre Jean, cet Orient peuplé de créatures extraordinaires (les Sciapodes avec un seul pied ou les Blemmyes avec la tête au niveau du ventre) qui jouaient les seconds rôles dans son roman « Baudolino ». Les cours magistraux du professeur sont opportunément ponctués d'extraits des textes qui ont fondé ces légendes. Enfin, il faut signaler que ce livre est beau, ce qui n'a rien d'accessoire. Ses images passionnent autant que ses textes. On n'a pas fini de rêver...
Par une démarche assez similaire (mais ici les images sont remplacées par des cartes), Olivier Le Carrer propose un très original « Atlas des lieux maudits », regroupés en trois familles : les coins paisibles qui ne demandaient rien à personne et qui se sont retrouvés frappés par une injonction d’ordre mystique ou par un phénomène surnaturel ou paranormal ; les endroits qui, pour toutes sortes de raisons naturelles (climat, volcan, colonies de sales bestioles…), rendent la vie… infernale ; et ceux rendus invivables du fait de l’activité humaine. Des pages, entre érudition et ironie, où l’auteur rappelle « combien le malheur d’un lieu doit à l’imagination débordante de l’homme. »
Hervé de Chalendar et J.L.
LIRE « Histoire des lieux de légende », Umberto Eco, éd. Flammarion, 480 p., 35 €.
« Atlas des lieux maudits », Olivier Le Carrer, éd. Arthaud, 138 p., 25 €.

L’une dessine, l’autre lui raconte sa vie



Benoîte Groult n’aime pas la BD. Ou plutôt : elle ne l’aimait pas. Jusqu’à ce qu’elle croise la route de Catel, la dessinatrice d’origine alsacienne (voir ci-dessous). Entre les deux femmes naît une amitié immédiate, alimentée par leur admiration commune pour la figure d’Olympe de Gouges. Elles se voient, se revoient, en Bretagne, à Hyères, à Paris – les trois pôles de Benoîte Groult -, Catel ne cesse de croquer dans ses carnets de moleskine les scènes vues et entendues. Bientôt, Benoîte rend les armes : va pour cette biographie graphique. 
Le résultat est formidable. En la découvrant, Benoîte Groult a eu l’impression « d’entrer dans un univers de liberté, de vérité et d’humour. » Mais également de se découvrir « nue, déchiquetée, percée à jour. » Car rien n’échappe à l’œil et au crayon de la malicieuse Catel. Rien de l’existence de cette vieille dame (93 ans !) qui fait vieillir l’idée même de vieillesse. Éternelle révoltée, militante et artiste, femme libérée et mère de plusieurs enfants. Quelle vie !
Tout démarre le 31 janvier 1920. Benoîte est la première née de Nicole Poiret et d’André Groult. La maman est une battante. Dessinatrice de mode, elle vend également les meubles de son mari dans son atelier, avec un énorme succès. Une mère tornade mais bien peu maternante, toujours à rabrouer la petite Benoîte, pas assez charmeuse, trop le nez fourré dans ses livres, impossible à marier. Au contraire de Flora, la sœur cadette.
Pourtant, Benoîte épouse Pierre, son premier mari, dès 1943, année de privations et de souffrances : elle avorte pour la première fois. Son époux décède peu après, au moment où Paris est libéré. Mais, elle le dit elle-même, elle n’est pas faite pour le malheur. Elle convole bientôt avec Georges de Caunes. Mais le séduisant grand reporter a d’autres priorités qu’elle (les copains et le travail), et se révèle être un macho insupportable. Le jour où il lui donnera une claque, elle trouvera le courage de rompre.
Qui est-elle alors ? La veuve de son premier mari ? L’ex-madame de Caunes ? Mademoiselle Groult ? Elle ne sait plus. Un homme marié va lui redonner le goût de la vie à deux, Paul Grimaud, qui finira par quitter sa femme pour elle. Pour une union libre, où elle devra apprendre à dépasser la jalousie. Car Paul disparaît régulièrement pour ses « escapades ». Elle ne sera pas en reste, et rendra régulièrement visite à Kurt, son amour de jeunesse, parti vivre aux États-Unis.
Vient ensuite le temps de l’engagement. Les batailles avec le MLF (Mouvement de libération des femmes), puis, assez seule, contre l’excision des fillettes, et, plus récemment, pour le droit de mourir dans la dignité. En 1975, elle triomphe avec le million d’exemplaires vendus de « Ainsi soit-elle », son essai féministe, qui lui apportera « considération, notoriété et argent. » Aujourd’hui, rien n’a changé : elle reste cette figure de pionnière et de modèle, où qu’elle aille. En témoignent par exemple les pages de Catel consacrées à un déplacement à… Strasbourg.
LIRE « Ainsi soit Benoîte Groult », Catel, éditions Grasset, 300 p., 22 €.



Catel l’Alsacienne
Catel est née Cathy Muller à Strasbourg, mais a grandi à Illkirch-Graffenstaden. Son grand-père tenait la librairie Gutenberg, c’est là qu’elle dessinait déjà toute petite. Elle a fait ses études aux Arts déco de Strasbourg, dans la célèbre section illustration.
Elle monte à Paris, se fait les dents en littérature jeunesse, avant de publier, avec son complice José-Louis Bocquet, « Kiki de Montparnasse », sa première biographie illustrée. Suivra « Olympes de Gouges », et d’énormes recherches documentaires sur le XVIIIème siècle pour cette obsédée du détail. Après le « Benoîte Groult », elle songe à dessiner la vie de Joséphine Baker, de Nico, l’égérie du Velvet Underground, ou de Bardot.


vendredi 6 décembre 2013

Birgitte Giraud : Un corps à cœur, entre tempêtes et plaisirs



Au début, on part dans l’inconnu : « Au commencement, je ne sais pas que j’ai un corps. Que mon corps et moi on ne se quittera jamais. Je ne sais pas que je suis une fille et je ne vois pas le rapport entre les deux. » Au long des âges, enfant, fille, femme, au gré des tempêtes et des bonheurs, on finit par apprendre et même se réconcilier, « comme si mon corps était une maison où vivent ensemble le fil de l’existence, fait de désirs, de force et de pulsations, mais aussi l’absence. »
Dans un roman aux accents très autobiographiques, très incarné, droit dans les yeux et dans ses bottes, Brigitte Giraud ose et réussit ce pari fou : remuer ciel et terre, amours et deuil(s), sensualité et réalité (crue) pour raconter l’intime, le plus intime. L’histoire d’une fillette habillée par sa maman (pour « montrer [le corps] sans l’exposer, le protéger en le mettant en valeur. ») et dont l’activité principale est de vouloir « faire plaisir » à son papa.
Puis elle « entre dans le monde des femmes en même temps que dans le monde des chiffres. C’est le début d’une ère nouvelle, dominée par le 28, qui oblige à compter. » On dit que « les filles sont formées, cela est effrayant. » Elle appartient désormais à cette catégorie, elle voudrait se sauver. Elle apprend bientôt le désir, qui est aussi douleur, car « le manque est physique. » On se croit exceptionnelle, on est comme toutes les autres. C’est vexant.
Être comme tout le monde, c’est entrer dans la vie active, c’est s’installer en couple, « et c’est la vie domestique qui se tisse avec la vie amoureuse ». C’est avoir un enfant, qui restera toujours une partie de soi tout en prenant son envol, en s’éloignant. Et c’est soudain l’arrachement quand le compagnon se tue en moto. On se construit un mur de briques autour de soi, avant de tout reprendre depuis le début, on est une nouvelle personne qui va ôter sa carapace : « Je ne suis qu’à la moitié de mon existence, j’ai encore une vie qui m’attend. […] Une vie avec des cheveux blancs. »
LIRE « Avoir un corps », Brigitte Giraud, éditions Stock, 240 p., 18,50 €.