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vendredi 19 avril 2013

7 femmes + 1, libres et folles


7 folles. Sept allumées pour qui écrire est toute la vie. » Et qui le paieront souvent cher, très cher. Elles furent montrées du doigt, blâmées, excommuniées pour avoir été en avance sur le temps (par leurs écrits ou par leurs mœurs) ou pour avoir dérangé l’ordre établi. Et le silence autour de leur travail les fit souffrir au-delà du raisonnable (elles ne savaient pas ce que c’était que d’être raisonnable), trois d’entre elles (Virginia Woolf, Sylvia Plath, Marina Tsvetaeva) finissant par se donner la mort.
Ces sept-là, les trois déjà nommées auxquelles on ajoutera Emily Brönte, Colette, Djuna Barnes et Ingeborg Bachmann, ont, par leur exigence, par leur intransigeance, par leur soif de liberté, par leur malheur souvent, fait le bonheur de Lydie Salvayre, qui leur rend hommage dans  ce « 7 femmes », peut-être le meilleur livre de l’auteur.
Lydie Salvayre
Lydie Salvayre traversait une période sombre, le goût d’écrire l’avait quittée. Elle lut et relut les livres de ces femmes. Puis, nouveauté pour elle, elle se plongea dans les biographies, les lettres, les journaux intimes de ces héroïnes. Pour y découvrir tant de détails attachants, bouleversants. D’une plume enthousiaste et émue, parfois comme foudroyée, elle dit « le surcroît de vie qu’elle ne cessaient depuis longtemps de m’insuffler. » On suit une Emily Brönte (« plus forte qu’un homme, plus simple qu’un enfant, sa nature était unique », disait d’elle sa sœur Charlotte) se cautérisant au fer rouge une profonde morsure de chien, sans lâcher la moindre plainte ; une Sylvia Plath oscillant toute sa vie « entre une allégresse qu’elle semble surjouer comme pour s’en convaincre et un désespoir mortifère qui la terrasse des jours entiers » ; une Colette qui refuse d’aller passer une semaine chez sa fille, que pourtant elle adore, parce que son « cactus rose va probablement fleurir. »
Colette qui signa « Willy » (le surnom de son amant) la série des « Claudine » car une femme romancière, ça ne se faisait pas en cette fin de XIXème siècle. Voilà un point commun – il y en a d’autres – entre Colette et George Sand, la huitième « folle » du jour à qui Martine Reid consacre une biographie. George Sand, de son vrai nom Aurore Dupin, encore trop souvent réduite à quelques romans « champêtres », et dont pourtant l’œuvre est considérable. À ses obsèques, Victor Hugo dit d’elle qu’elle fut « la grande femme » de son époque. Mais que son combat pour se faire accepter fut difficile ! Léon Daudet la qualifiait d’ « erreur de la nature », tandis que Maupassant trouvait qu’elle conservait « un côté pot-au-feu très marqué. » Au mieux, on trouvait que son génie la transformait en monstre : « un homme sorti du rôle de femme » disait Balzac.
Martine Reid raconte cette lutte d’émancipation, cette vie insensée aussi, entre l’éducation bien bancale de ses enfants, l’accumulation d’amours passionnées (dont celles avec Musset et Chopin sont les plus célèbres), les engagements politiques, et cette soif d’écrire, malgré les obstacles, les souffrances, le tumulte de l’existence. Le « vivrécrire » comme le disait Marina Tsvetaeva.
LIRE « 7 femmes », Lydie Salvayre, éd. Perrin, 240 p., 18 €.
« George Sand », Martine Reid, collection folio biographies, 384 p., 9,10 €.

vendredi 12 avril 2013

Le coup de coeur de Jacques Bertho



Ancien fameux policier d’Oslo, ancien alcoolo aussi, Harry Hole, installé à Hong Kong, revient en Norvège en catastrophe : Oleg, le fils de son grand amour Rakel, est poursuivi pour le meurtre d’un dealer. Car Oleg a plongé dans la came, qui gangrène Oslo. La mise sur le marché d’une nouvelle drogue surpuissante, inventée par un chimiste du cru et commercialisée par un mystérieux « Dubaï », n’arrange rien. Hole va involontairement déranger les magouilles, les politiques et flics corrompus (dont tel policier « brûleur », chargé de détruire des preuves compromettantes)…
Dans ce polar plein de maîtrise et peuplé de personnages très bien dessinés, solides, pittoresques parfois, la tension ne faiblit pas au rythme des multiples scènes de suspense et d’action. Au rythme aussi des coups de folie et d’audace de Hole, qui se débat jusqu’à l’extrême dans un écheveau de traîtrises. Une réussite de plus pour le talentueux Jo Nesbo.
LIRE « Fantôme », Jo Nesbo, éd. Gallimard, 547 p.,  21 €.

Reconstruire après la tempête


Eric Genetet

Benjamin, l’ami d’Alberto, n’en revient pas : le couple de son ami, ce couple parfait que tout le monde enviait, cet amour de vingt ans entre Alberto et Isabella, elle animatrice de radio, lui photographe, un magnifique fils, Manuel, une maison à la campagne, ce couple modèle chavire. Alberto a longtemps cru que rien ne changerait, qu’ensemble avec Isabella ils ressentaient encore les mêmes choses, après toutes ces années, comme au premier jour quand il avait fait semblant de tomber dans les pommes pour attirer l’attention de cette belle jeune femme. Mais il va tomber de haut : Isabella lui annonce qu’elle part pour Bruxelles où elle a décroché un contrat d’un an (et un amant ?), Manuel part vivre aux États-Unis, et au travail rien ne va plus (et Éric Genetet, l’auteur, dresse un portrait au vitriol de la situation d’un célèbre quotidien dont le siège est à Strasbourg…).
Le pire reste à venir : il apprend enfin de la bouche de sa mère le secret des absences de son père, des semaines entières, quand il délaissait le domicile familial. C’en en trop pour un seul homme. La vie d’Alberto n’était-elle que pure chance ? Il perd pied, s’enfonce dans la mélancolie ou l’agressivité, sans trouver les mots pour se confier, pour se libérer. Il y aurait bien Lola, une jeune romancière. Mais… Ou un saut à New York. Et puis Isabella revient. Amoureuse comme au premier jour. On reprend comme s’il ne s’était rien passé ?
Éric Genetet dépeint minutieusement, usant de belles formules, le démon de midi qui assaille nombre d’hommes entrant dans la force de l’âge. Un monde s’en va, celui de l’enthousiasme, de la force, de l’innocence. Celui de la jeunesse. Il faut donc construire autre chose. Quitte à vouloir donner un grand coup de balai…
Marie Frering
Chez Marie Frering, autre romancière bas-rhinoise, le monde a aussi basculé, mais d’une toute autre manière. Naples a été vidée de ses habitants à la suite du passage d’un nuage toxique. Ils ne sont que quelques-uns à avoir refusé l’ordre d’évacuation, des « rats humains » qui s’étaient aménagés une sorte de paradis dans les incroyables souterrains qui grouillent sous la ville. Un labyrinthe de galeries creusées par les Romains, qui utilisaient le tuf volcanique sur lequel repose la cité pour extraire la roche nécessaire aux constructions. Au départ, ces êtres de l’obscurité sont trois : le padre Ciabatta (appelé aussi Schlappepater ou père Savate), un père des Missions françaises d’Afrique originaire d’Alsace, qui avait trouvé « chez les Napolitains ce qu’il avait aimé chez les Africains » ; Samuel, qui était venu d’Éthiopie cueillir des oranges en Italie, avant de déchanter ; et Gianni, le bâtard difforme d’une des plus puissantes familles mafieuses de Naples. Ce trio improbable va parcourir les grottes, et faire d’ahurissantes découvertes : humaines, avec, entre autres, deux enfants… islandais (!), ou métaphysiques. Car cette « Lumière noire », roman rythmé par les cartes du Tarot de Marseille et tenu par la très belle plume de Marie Frering, est aussi une réflexion sur le sacré et le pouvoir. En un mot comme en cent : sur ce qui fait courir l’humanité depuis la nuit des temps.                              
LIRE « Et n’attendre personne », Éric Genetet, éd. Héloïse d’Ormesson, 156 p., 15 €.
« Lumière noire », Marie Frering, éd. Kyklos, 148 p., 15 €.

vendredi 5 avril 2013

Le coup de coeur de Laurent Gentilhomme



Elu meilleur roman historique 2011 par le magazine Lire et réédité en poche, « L’homme qui aimait les chiens » de Leonardo Padura (déjà auteur de l’exceptionnelle tétralogie « Les quatre saisons ») revient sur l’assassinat de Leon Trotski, en 1940, par le communiste espagnol Ramon Mercader. Ce meurtre à coup de piolet à Mexico révèle la folie de Staline à pourchasser tous ceux qui, un  jour, lui ont permis d’accéder au pouvoir. L’histoire est racontée par un écrivain raté qui vit à la Havane et remonte le fil de ces deux incroyables destins en croisant un vieil homme qui promène ses chiens sur la plage. On connaît la fin dramatique de l’histoire dès la première page mais on ne lâche pas ces chiens staliniens, cet Espagnol broyé par l’histoire et un homme politique acculé par son passé. Padura le Cubain a une vraie tendresse pour Trotski, sans rien pardonner à la folie stalinienne. Un livre immense.
LIRE « L’homme qui aimait les chiens », Leonardo Padura, éd. Métailié, 800 p., 14 €.

Le Petit Prince a des cheveux blancs



Les chiffres donnent le vertige : 140 millions d’exemplaires vendus à travers le monde (dont 12 en France), 257 traductions, des spectacles, des expositions, des parutions comme s’il en pleuvait (voir l’encadré ci-dessous), « Le Petit Prince » a et continue d’être un livre miraculeux. 70 ans après sa parution aux États-Unis, le 6 avril 1943, la magie continue en effet d’opérer, auprès des enfants comme des adultes. Un conte philosophique – et illustré - aux multiples « leçons » : le renard dit par exemple « l’essentiel est invisible pour les yeux » et « si tu veux un ami, apprivoise-le ».
Comment ce personnage unique est-il apparu à Antoine de Saint-Exupéry ? Est-il lié à la perte du petit frère François, surnommé « le roi soleil » ? A la passion de toujours de Saint-Ex pour le dessin (durant son service militaire, à Strasbourg, il « croquait » sans arrêt ses camarades de chambrée) ? Virgil Tanase, dans la biographie qu’il vient de consacrer à l’auteur, raconte que ce dernier a « gribouillé des dizaines de fois et dans des postures diverses ce personnage standardisé, facile à dessiner [sur] ses lettres, ses dédicaces, ses agendas et les serviettes en papier des restaurants. »
Pour autant, la genèse du livre est difficile à retracer. Certains penchent pour un projet vieux de plusieurs années, d’autres parlent d’une idée liée à une hospitalisation à Los Angeles au printemps 1942. La comédienne Annabella lui rend alors souvent visite et lui lit les contes d’Andersen. D’après Virgil Tanase, « La Petite Sirène » aurait donné à Saint Ex l’envie d’écrire, lui aussi, un conte pour enfants.
Ce qui est certain, c’est que le Petit Prince n’était pas une obsession majeure pour l’aviateur, qui avait d’autres chats à fouetter. Et qui avaient pour noms : la guerre, la politique, la littérature. Excusez du peu. Sans oublier les femmes : la vie sentimentale de Saint Ex est un enfer. Même marié (à l’hystérique, dépensière et volage Consuelo, dont Virgil Tanase brosse un tableau particulièrement sévère), l’homme est un invétéré coureur de jupons. Ce qui ne l’empêche pas d’écrire sans cesse : il travaille d’arrache-pied à « son » livre (« On me demandera dans l’éternité: « qu’avez-vous fait de vos dons ? »). Il ne le terminera jamais. En attendant, en 1942, Saint Exupéry vient de publier « Pilote de guerre », et c’est un succès. La revue The Atlantic Monthly écrit que « ce récit et les discours de Churchill représentent la meilleure réponse que les démocraties aient trouvé jusqu’ici à Mein Kampf » ! Les Américains sont donc enthousiastes, les Français beaucoup moins. L’attitude pacifiste de Saint Ex le place en porte-à-faux entre les collaborationnistes de Vichy (qui interdira le livre) et les gaullistes.
Et lui, l’aviateur sanguin, n’a qu’une envie : reprendre du service pour combattre l’ennemi nazi. Mais on ne veut pas de lui : trop vieux, trop abîmé. Il parviendra tout de même à ses fins – reprendre les airs – et y laissera la vie. Le 31 juillet 1944, il ne reviendra pas d’une mission de reconnaissance cartographique le long des côtes méditerranéennes. Son avion sera retrouvé en 1998 au large de Marseille.
LIRE « Saint-Exupéry », Virgil Tanase, éd. Folio biographies, 464 p., 8,60 €.
POUR EN SAVOIR PLUS www.lepetitprince.com